jeudi 20 février 2014

Et le père advint (7)

Ne serait-il pas temps de sortir de la guerre des sexes? Laissons les hystériques et les obsessionnels continuer leur guerre sans nous en mêler. En effet ce que nous revendiquons, c'est l'intérêt de l'enfant. Nous y découvrirons que l'intérêt de l'un n'est pas forcément au détriment de l'autre. Au contraire, un enfant va d'autan mieux que ses parents vont bien!

L'enfant a-t-il besoin de ses deux parents? Il y a des cas ou l'enfant élevé par un seul parent va bien et même très bien. Il est rare néanmoins qu'il n'en ait pas souffert. Cette souffrance peut résulter de la comparaison avec la norme, mais il a généralement le sentiment que quelque chose d'important lui a manqué. Heureusement, la fonction paternelle peut fonctionner de multiples façons.
Lorsque c'est le père qui est absent, le manque prend souvent la forme d'un manque de reconnaissance. En effet l'enfant doit être reconnu, adopté, c'est à dire inscrit dans une filiation de façon énoncée: " tu es le fis de..." Selon différentes formules qui établissent un lien social. Le père permet l'établissement d'un droit à exister, l'initiation est un droit/devoir à exister comme homme ou comme femme.
La mère établit l'être de l'enfant en tant que tel, réel hors sens. La mère donne la vie à l'enfant, le père l'inscrit dans la communauté humaine.

Mais comme je l'ai indiqué, le père n'est pas forcément le géniteur, ni même forcément un homme. Il est le représentant social qualifié par la mère, qui y réfère son désir d'enfant. Cette personne peut être le patriarche, comme il peut être la mère de la mère, ou d'autres autorités familiales, tribales, claniques...Nous pouvons imaginer de multiples figures, elles existent et entraînent des effets différents. Ce qui est indispensable pour l'enfant, c'est que sa mère reconnaisse une autorité sur sa relation à son enfant. Autorité élue ou subie, magnifiée ou dévalorisée, écrasante ou discrète, ces formes et activités auront une grande influence sur la construction de la personnalité de l'enfant. Cette autorité n'est pas une autorité sur la mère, et pas obligatoirement une autorité directe sur l'enfant, du moins avant qu'il soit adolescent. Cette autorité est tout d'abord une croyance maternelle avant de devenir une croyance de l'enfant: il croit en son père et donc croit son père.

En cas d'absence de cette autorité, nous aurons une personnalité psychotique. L'enfant ne pourra construire la croyance nécessaire à son irrémédiable séparation d'avec les autres. Il en résulte un risque d'intrusion d'un autre en soi (l'hallucination).
Mais c'est cette autorité paternelle séparatrice qui condamne le futur adulte à une solitude structurelle: personne ne le comprendra jamais, y compris celui qui l'aimera/qu'il aimera. Il en résulte la Loi, comme organisation de cette irréductible séparation d'avec autrui.
La névrose est la non acceptation de cette solitude structurelle, inévitable, pourtant indispensable à pouvoir exister hors de la confusion et parvenir à être auteur. Au lieu de croire, quitte à inventer une cause valable, le névrosé veut être convaincu.
Quant au pervers, errant de se vouloir l'unique, se rassurant de la supposée faiblesse des autres, il se réfugie  dans une supériorité sans garantie, s'épuise à se convaincre sans certitude, construit son identité défaillante dans la dissimulation de son doute d'exister. Il porte un masque qu'il prétend être, qu'il ne peut faire exister autrement qu'en manipulant autrui; le pervers qui ne croit en rien, mais veut qu'on croit en lui.

La double référence de l'enfant à ses deux parents, est redoublée par la différence sexuelle. Cette différence est au fondement même de l'origine de l'enfant, de même que chez les autres animaux, mais elle est aussi dans l'inscription de l'enfant en tant qu'humain: il ne peut être que garçon ou que fille, reconnu par la mère et par le père.
Le père est un au delà (pas au dessus) de la mère qui fait que l'enfant n'est pas que le produit de la mère. C'est son intervention qui sépare l'enfant de la mère, qui dégage l'enfant de l'intimité de la mère. Il est l'intrusion du social entre la mère et l'enfant, grâce au consentement de la mère et de l'enfant à son autorité. Cette autorité sur la relation mère-enfant est au delà du père en tant que personne; il n'en est que le représentant. Il est lui-même tenu par son engagement à assumer une présence particulière, tout d'abord comme référence pour la mère, ensuite comme référence pour l'enfant.

En quoi l'enfant se réfère-t-il à son père?
Le père est un lieu d'inscription du désir de la mère. Cette référence est, pour l'enfant, son lieu d'existence initialement indéfini, énigmatique. L'enfant doit découvrir ce qu'il contient, contraintes de désirs et de valeurs, formation et référence pour sa personnalité en construction. L'enfant attend d'être confirmé par ce père, encouragé et induit dans un cheminement vers l'autonomie et les responsabilités. Le père est pour lui le réfèrent de sa relation au monde.

Le père n'est pas toujours une personne, mais il est mieux qu'il le soit pour l'enfant. Cela lui permet de se référer à quelqu'un qui n'est pas n'importe qui, de se repérer grâce à l'évolution de sa relation avec lui, pour finalement se repérer ensuite au-delà de lui, en intériorisant les références rencontrées, éprouvées, mais aussi en s'autorisant ultérieurement à aller au delà. Le père est une instance qui gagne à être personnifiée pour le repérage par l'enfant de sa propre place, des demandes qui lui sont adressées et de l'exemple qu'est ce père pour lui. Souvent, transitoirement, ce père sera un modèle, pour garçon et fille, un enseignant et un interlocuteur. Il instaure un ordre, d'où l'importance de l'accueil et la valorisation qu'il octroie à l'enfant.

Au départ l'enfant est tenté de l'idéaliser; moyen commode de placer son père en le magnifiant et en le limitant. Il lui donne un rôle de protection, mais amoindrit la place qu'il a pour la mère; cette place fait de l'ombre à l'enfant.  Il peut même hypervaloriser son père, être béa d'admiration, l'imitant le plus possible, ce n'est qu'une tentative de réduire son rôle séparateur entre l'enfant et la mère. Toute sorte de déplacements et d' associations compliquent la donne de façon ambivalente.

Donc le père est la construction d'une croyance fondamentale: il est quelque chose d'essentiel que l'enfant n'est pas pour la mère et qui intrigue l'enfant: le père ouvre une question sur ce qu'il est en tant que père: qu'est-ce qu'un père?

Être père est un acte de courage, car il va lui falloir agir; il vaut donc mieux que ce soit un choix consenti, car c'est un engagement qui peut être difficile à tenir; il ne peut pas reposer que sur le plaisir éprouvé. Un père doit être loyal, c'est à dire soutenir réellement ses valeurs auprès de l'enfant, plutôt qu'une image séduisante dont l'enfant ne demande pas mieux que de l'affubler. L'enfant se repère dans un monde d'images qui le rassurent. Sans attaquer ces images, le père doit maintenir comme référence de son action, un au-delà de l'image: un père existe par ses actes et ses paroles.

L'enfant est source de remise en question, particulièrement pour le père, interrogé sur le respect des ses valeurs, sur le sens des relations aux choses et aux gens, sur le pourquoi du comment. L'enfant met à l'épreuve le père en le questionnant en acte et en parole, en interrogeant l'ordre qu'il représente auprès de lui. Le père vaut pour ce dont l'enfant s'en sert.




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