samedi 13 avril 2013

Que peut nous apprendre la Mort ?

Définition:
Savez-vous qu'il n'existe pas de définition ni médicale, ni juridique de la mort? ni d'autres définitions d'ailleurs. Ce n'est pas sans raison: la mort est indéfinissable, mais il ne faut pas la négliger pour autant! Elle est une référence essentielle pour tous le êtres vivants, bien que de façon différente.
Lorsque nous parlons de la mort, nous en parlons en tant qu'événement et des conséquences de celui-ci. Nous opérons le plus souvent par déplacement; il est moins difficile d'aborder la mort des autres que la sienne, celle des lointains que des proches...
Je propose d'admettre que la mort est impossible à définir, voire même impossible à dire. Même la poésie défaille! Néanmoins elle a une conséquence essentielle: elle est au fondement de la certitude.



La certitude:
Cette certitude nous encombre. Nous jonglons dès l'enfance avec les croyances, les convictions, les persuasions, mais nous sommes tourmentés par cette certitude.
Les croyances sont des étayages imaginaires nécessaires à supporter l'enfance, les convictions veulent forcer les autres à ne pas nous laisser seul, les persuasions nous enferment dans un imaginaire pour nous soustraire illusoirement aux contraintes du monde.

Jacques Lacan nous dit de la mort: "la certitude que tout ça finira un jour", ce qui nous indique que la mort est une certitude, mais non définie pour autant. Une certitude vide, mais réelle. La mort est plus qu'une certitude, c'est La certitude. C'est parce qu'elle est vide que nous pouvons/devons y placer nos valeurs essentielles.
La certitude nous travaille par notre difficulté à l'établir, à la "meubler". Etant donné qu'elle est initialement vide, nous nous retrouvons en souffrance. Nous prêtons au sage d'être parvenu à la compléter et de bénéficier de tranquillité en conséquence. Par rapport à la certitude, tout le reste est dérisoire sur le plan identitaire. Elle est seule possibilité véritable que nous ayons de stabiliser notre identité défaillante.

L'acte:
Mais la certitude n'existe pas sans l'acte. C'est par l'acte, pas l'action, que la certitude s'inscrit et qu'elle fonde l'auteur. Nous en voyons une illustration dans l'acte créatif de l'œuvre artistique.
Ainsi, à la différence de la réponse d'espèce, valable pour tous les individus chez les autres mammifères, l'être humain doit produire une réponse singulière, qui peut être particulière et incompréhensible à ses semblables. Cette réponse est la base de l'éthique. En effet, les réponses sociales et culturelles ne suffisent pas. Il faudra pour chacun, chercher au fond de son être pour en extraire les valeurs qui lui sont indispensables à soutenir, faute de quoi il restera en errance. 

Les autres mammifères ont aussi une certitude: la nécessité de devoir maintenir la pérennité de l'espèce. Ceci se constate dans leurs actions, en fonction de leurs capacités; c'est le sens de leur vie. Cela ne se voit que beaucoup moins chez les humains, que ce soit à titre personnel ou à titre collectif...

Un traitement particulier de la certitude est celui du religieux qui tente d'y répondre à la fois de façon subjective et en même temps de produire une réponse d'espèce. Pour cela, il est contraint de parier sur un au delà de la mort et d'interpréter celle-ci comme étant surtout un changement radical. Pour cela, il lui faut un garant externe (Dieu), puisqu'il ne peut pas trouver en lui de vérités universelles, mais seulement une vérité singulière. Cette réponse se veut à la fois singulière et collective, éthique et morale confondue. C'est là qu'il faut différencier croyance et foi, référence imaginaire et acte réel (la croyance rassemble alors que la foi engage en acte).

Néanmoins, celui qui ne pourra compter sur Dieu pour lui proposer des références certifiées devra supporter cette "enveloppe vide" qu'il lui faut garnir. Il sera dans le tourment de devoir se répondre: "que veux-tu vraiment?" Question à laquelle il ne suffira pas de répondre par la pensée, mais en acte.

La mort ne peut être connue, ne peut être conceptualisée, ne peut être circonscrite, en fait, en fait elle échappe à l'esprit. C'est en réponse à ce besoin de situer la certitude que sera produite l'éthique, par l'acte que je réalise comme auteur. Ainsi par exemple, le héros tragique s'engage dans un acte qui pourtant le condamne à la tristesse, voir la fatalité.
La pensée ne peut soutenir l'être, elle défaille déjà à soutenir l'existence! Bien d'autres choses échappent à la pensée et peuvent se révéler autrement (par la parole, par l'acte).

L'enfant:
Cette question ne se pose pas à l'enfant qui est préoccupé surtout par ce que veulent ses parents et ses proches; question qui ne devrait s'actualiser qu'à l'adolescence, normalement. L'absence de possibilité de certitude chez l'enfant fait qu'il n'est pas considéré comme responsable dans le fond, même s'il l'est dans les formes. C'est pourquoi l'éducation porte essentiellement sur les formes. Les questions du sens de la vie ne résulte pas de l'acte, pour l'enfant, mais de l'origine: la question des origines intéressent beaucoup les enfants. Pour les enfants, mourir c'est partir et ne plus revenir: mourir c'est abandonner les autres.

La fin de la vie n'est qu'une conséquence de la mort, d'ailleurs la plupart ne croient qu'en une fin partielle, la fin de l'actuel conduisant à un changement et donc à une nouveauté. Toute personne qui dit: "quant je serais mort", est dans ce cas...
Donc nous sommes certains, mais sans savoir de quoi... Toutes les spéculations sont ouvertes: bien sûr religieuses, mais aussi "l'angoisse de mort" dont Freud nous dit qu'elle n'est qu' angoisse de castration! 
La mort est probablement le seul fondement de la certitude chez l'être humain; chez les autres mammifères "sauvages", la mort n'est sans doute perçue que dans une référence collective: la mort de l'espèce, leur certitude est donc de vouloir à tout prix l'éviter, fusse au prix de leur existence individuelle.

La  psychanalyse, les philosophies et les religions, me semble-il, s'intéressent aussi à la certitude, celle de l'éthique, mais c'est un autre débat!
Cette certitude ne peut être située dans notre relation avec le monde, elle ne peut être que certitude dans notre relation à nous même. La certitude est certitude de ce qui est, or nous ne pouvons être certains que d'être et ceci parce que nous sommes mortels. Nous ne sommes même pas certains d'exister, ni même de l'existence du monde ou des autres! Bien qu'il soit préférable de l'admettre...

L'existence:
C'est parce que nous ne sommes pas certains d'exister, que nous tentons de renforcer notre identité de multiple façons, comme je l'ai indiqué ailleurs...
Être ne suffit pas à exister, qui nécessite une permanence subjective. Or cette dernière  n'est ni  constante, ni immuable. Notre existence doit être étayée par de multiples constructions, dont la pensée n'est pas la plus solide.

Notre existence a à charge de situer notre identité et de lui assurer une permanence. L'existence est subjective et relative à l'environnement, aux autres, à ce qu'on fait. Il arrive souvent que l'on sollicite autrui pour exister... "par rapport à" lui, donc grâce à lui. Il nous arrive aussi d'exister en tant qu'auteurs d'un acte. L'existence est de l'ordre la filiation, elle vient donc d'ailleurs.
Notre existence ne peut se fonder sur la certitude qui se suffit à elle-même. L'existence est construite de doutes auxquels elle tente de répondre... provisoirement.

Le temps:
Un autre effet de la mort est l'invention du temps. Réellement, le temps n'existe pas en nous. C'est une croyance de plus en plus ancrée dans notre monde, au point qu'il devient une référence mondiale uniformisée sur toute la planète.

En réalité nous nous appuyons sur la notion d'espace, au moyen de nos perceptions. C'est pourquoi nous constatons des désorientations spatio-temporelles lorsque cette croyance n'est pas suffisamment ancrée! L'espace peut avoir la qualité de ce qu'il contient, bien qu'il n'ait pas de qualité propre.
Le temps perçu n'est qu'une objection dérisoire à la mort, qui est la fin et la finalité du temps. D'ailleurs le sage est sensé ne pas tenir compte du temps, car il ne tient compte que du réel. Le temps est la combinaison de l'acte et du lieu.
C'est l'acte qui accrédite le temps, c'est lui qui lui donne sa consistance et le rend variable dans le vécu: moments intenses et moments vides. Le temps est une figure de la mort, comme nous le constatons souvent dans l'histoire. Perdre son temps c'est perdre sa vie...
Le temps est une invention de l'horloge. Il n'existe pas en nous. Pour peu que l'on perde ces références externes, nous nous apercevons rapidement que nous sommes incapables d’intérioriser le temps.

Le paradoxe apparent est que la mort donne à la vie individuelle sa valeur. Par exemple, dans le film "Pandora", le Hollandais volant l'illustre par la perte d'intérêt qu'a la vie à devenir éternelle. La mort contraint au choix et en fait le prix.

L'autisme IV

Il est à la mode de critiquer le Dr Bruno Betelheim. Celui-ci appuyait sa théorie sur une accusation des mères. C'était non seulement une erreur, mais une source de souffrance inutile! Néanmoins, il y a peut-être quelque chose à comprendre de ses réflexions.
Dans les faits, Betleheim diagnostique "autistes", ceux que traditionnellement en France nous désignons par autiste, mais aussi par psychotique. Pourtant cette distinction me parait utile...

Il ne s'agit pas de reprendre toute l'œuvre, mais de partir de l'expérience essentielle de sa théorie: les camps de concentration. Betelheim a perçu quelque chose de ce que vivaient les enfants autistes. Sa grande erreur a été de penser que les mères étaient à l'origine de leur souffrance, alors que c'est la langue elle-même qui déchire l'enfant.

La langue  met de l'ordre dans le fonctionnement humain. La biologie n'y suffit pas! L'être humain à cette particularité, seul animal connu ayant besoin d'une mise en ordre aussi radicalement importée. C'est vraisemblablement lié à sa grande prématurité neurophysiologique...

Les langues, dans leurs diversités, influent sur notre organisation psychique, notre vision du monde, nos valeurs, etc. Nous sommes très, très influençables, d'où notre soucis de l'éducation des enfants.
Or, il, se trouve que les enfants sont plus différents les uns des autres que nous ne l'admettons, même si au départ les différences sont réduites. Tout nous le confirme par la suite, dans leurs acquisitions et leurs performances. Cela ne justifie pas pour autant de les hiérarchiser en terme de valeur, mais il est utile d'accepter de constater ces différences et d'en tenir compte dans l'intérêt des enfants.
Ces différences nous les admettons dans les activités sportives et intellectuelles, mais elles existent dans l'acquisition du langage et dans ses effets. Ces différences peuvent avoir une origine génétique, congénitale, mais aussi du fait de l'influence de l'environnement. Cette influence se constate dans les acquisitions physiques et intellectuelles, mais aussi dans l'organisation psychique et relationnelle.

Le langage ne permet pas que l'acquisition de moyens,  il est un organisateur essentiel de l'être humain dépourvu d'un instinct étant donné cette grande prématurité spécifique. La plupart des enfants se laissent envahir, habiter et être organisés par le langage. Cette langue maternelle se coordonne aux sensations et perceptions qui deviennent identifiées, référées et organisatrices de la relation. Bien sûr l'adéquation de l'interprétation par la mère est essentielle à l'assimilation de l'enfant. Malheureusement certains enfants ne sont pas en synergie avec le langage et le subissent comme une souffrance et non un moyen d'apaisement. Ils sont persécutés par le langage, parfois jusqu'à le fuir!
Une comparaison superficielle pourrait être effectuée avec les enfants infirmes moteur cérébraux. Ceux-ci ont longtemps été confondus avec les enfants débiles. À l'observation superficielle il peut y avoir confusion, d'autant qu'il n'y a pas d'incompatibilité. En effet était confondues des capacités intellectuelles d'élaboration et des capacités d'expression.

La confusion entre autisme et psychose me semble dommage. L'autisme véritable est une position défensive contre le langage, tandis que la psychose est une organisation langagière particulière, ou plutôt un positionnement particulier dans le langage. L'expérience m'a montré que la "sortie" de l'autisme s'effectue en direction de la psychose, quant cette sortie a lieu. Ceci n'est d'ailleurs possible que sous la pression forte de l'environnement, car l'enfant autiste est plutôt dans l'évitement de ce qui le fait souffrir.
Le travail effectué par le Dr Bruno Betelheim est plus à considérer en référence à la psychose qu'à l'autisme... En tout cas il a tenté une prise en charge, là où les autres avaient renoncé.

Les méthodes de prise en charge des enfants autistes sont actuellement éducatives, c'est à dire de conditionnement. Elles contraignent l'enfant à entrer dans le langage, tout d'abord et principalement au moyen de système de signes. C'est un dressage plus ou moins doux, toujours contraignant. Mais pourquoi pas? Mais aussi pourquoi et à quel prix?

Certains accéderont ainsi aux moyens de communication qui permettent plus de satisfaction et de liberté, pour d'autres l'évolution sera moins bénéfique et accompagnée de l'apparition de maladies et d'accidents.
Il me semble que pour les enfants présentant un autisme comme décrit par le docteur Kanner, ces prises en charges sont peu concluantes. Pour les autistes décrits par le docteur Asperger, entités beaucoup plus larges, nous rencontrons des enfants psychotiques déficitaires ou non, des enfants atteints de troubles psychomoteurs fins, d'hypersensibilité, de troubles de la perception, de disharmonies évolutives, etc...
L'amalgame me semble une escroquerie qui vise a promouvoir des méthodes dont les résultats réels sont rarement rigoureusement vérifiés, malheureusement soutenues par des associations qui visent plus à déculpabiliser les familles (ce qui est utile) qu'à établir des modalités précises qui limiteraient les indications des prises en charge efficaces. Celles-ci ne peuvent qu'être diverses et spécifiques au cas par cas, sans militantisme, avec détermination et acceptation de réévaluations au fur et à mesure.

mercredi 10 avril 2013

L'adolescence II: Le Bien et la Vérité en question

Voici un titre prétentieux qui fait "devoir de philosophie". Pourtant c'est d'une façon bien plus réaliste et j'espère utile que je souhaite aborder cette question, en ce qui concerne la construction de l'identité humaine. Pour cela je l'aborderai initialement à travers le développement de l'enfant.

Après l'accouchement, l'enfant va être confronté au manque. On peut supposer que intra utero, le fœtus n'éprouve pas cela, normalement. Mais dès sa venue au monde, il passe d'une continuité à un système séquentiel. Ceci lui fait découvrir l'autre dont il dépend, cette mère sur qui est greffé ce sein dont il se complète pour apaiser sa souffrance et qui lui permet de retomber dans le vide de la satiété: la naissance, c'est la découverte du manque.

Initialement cette alternance de tension et détente n'a aucun sens pour lui, par contre elle a un sens pour sa mère. Elle fait ce qui est bien pour lui. Ce bien est essentiellement la satisfaction de ses besoins. Par ses réponses, elle induit un sens: la répétition inscrit un schéma de la satisfaction qui n'est plus seulement l'apaisement de la tentions mais aussi le déroulement; c'est la mise en place d'un code relationnel avec sa réalisation; si celui-ci est adéquat aux besoins, c'est bien! Sinon c'est mal! Donald Winicott parlait de "mère suffisamment bonne".
Donc la satisfaction des besoins est nécessaire, mais la répétition du scénario devient de plus en plus importante. L'irrégularité entraîne l'inquiétude de l'enfant. Ainsi, ce qui est sécurisant chemine du lait au sein, puis à la maman, puis à l'environnement.

Le bien s'établit en liaison avec le principe du plaisir: initialement, ce qui fait plaisir est bien. Le plaisir résulte d'un abaissement de tension. Le plaisir du regard donne le beau, le plaisir du goût est le bon, etc...

Par la suite l'enfant croit que c'est pour tous pareil. Il croit à une vérité universelle (qui se retrouve dans les religions): ce qui est bien est vrai, donc ce qui est vrai est bien! Le bien s'est construit dans la relation à autrui et en conséquence peut se modifier en fonction de l'évolution des relations; car si le bien a comme origine la satisfaction du besoin, par extension il devient un effet des relations dans la mesure où celle-ci devient le lieu même de l'apaisement et de la tension: la relation après avoir été le véhicule du bien, en devient la source. Nous constatons cet effet tous les jours à travers la grande suggestibilité de tous. Nous sommes très influençables par les autres; bien sûr cela dépend des la manière, mais nul n'y échappe car nous sommes des animaux sociaux et nous n'avons pas d'instinct. Notre grille de compréhension n'est pas stable et peut être modifiée, c'est aussi l'origine de notre exceptionnelle adaptabilité, bien plus que les autres mammifères; mais c'est aussi ce qui nous permet une exceptionnelle destructivité...

L'enfant croit à l'universalité du bien tant qu'il croit à l'universalité du vrai, pour lui c'est confondu. Lorsqu'à l'adolescence il découvre que le vrai est propre à chacun, il sera tenté de contester le bien, comme valeur de référence sociale. Le vrai est singulier, alors que le bien est général, quoique évolutif. L'éducation enseigne le bien, pas le vrai.

Pour l'enfant les parents sont des garants, car il croit qu'il détiennent La Vérité. Il n'a pas les moyens de les évaluer et donc va les croire: croyance plutôt que jugement. Il croit ce qui l'arrange! Il est responsable des formes qu'il met à ce qu'il fait ou dit, mais n'a pas une responsabilité de fond.
L'ado va devoir abandonner bien des croyances et les remplacer par des jugements. Il doit réviser aussi son éducation à la lumière de son expérience. Ses croyances sont attaquées par ses propres perceptions, sa raison s'oppose à qu'il continue à être aussi naïf qu'avant.
L'adulte est le garant de son jugement, qu'il appuie sur son savoir. L'adulte est responsable de la forme qu'il met à ce qu'il fait et dit, mais en plus il est responsable du fond, c'est à dire de la cause qu'il choisi de servir.

L'adolescent se trouve bousculé hors de l'enfance par le "réveil pulsionnel". La poussée pubertaire le contrait à découvrir que la vérité n'est pas universelle, la même pour tous, mais résulte de la jouissance éprouvée qui s'inscrit en lui. Cette jouissance capte ses désirs jusque là sagement rangés au rang de ce qui est bien et ce qui est mal. Le voici à ne plus pouvoir se réguler à être seulement un consommateur, mais doit devenir l'auteur de ses choix.

La découverte de la singularité peut s'égarer dans l'opposition; l'opposition aux autres, à son corps, à ses attirances... Toute une pathologie fondée sur la défense des croyances contre la solitude du jugement peut apparaître: croyance que les autres ont toujours tort, comme dans la paranoïa; croyance en la persécution par le corps, comme dans l'anorexie mentale de la jeune fille; croyance dans des convictions politiques comme investissement identitaire; croyance dans des rituels comme moyen de suppléance familiales...
La singularité n'est pas l'originalité; cette dernière vise à se différencier, à se faire remarquer, à renforcer son identité imaginaire défaillante auprès d'autrui. La singularité résulte de la prise en compte des valeurs réelles et propres à chacun. C'est avec la prise en compte de ces valeurs que l'ado modifie sa relation au monde et se repositionne.

Jusque là seule la place occupée importait, maintenant ce qu'il y fait devient essentiel.
Son étayage identitaire s'appuie sur son acte dorénavant; il se réalise par l'acte, bien qu'il reste toujours sensible à la place qu'il occupe dans le regard d'autrui. La place produit plaisir ou déplaisir, mais seul l'acte donne une satisfaction réelle.
La difficulté de l'acte réside dans son authenticité. L'authenticité dépend du rapport que chacun entretien avec la vérité. Il ne suffit pas d'être sincère; nous pouvons tous sincèrement nous tromper, nous ne pouvons pas authentiquement nous tromper, car la sincérité est à l'égard d'autrui tandis que la l'authenticité est à l'égard de soi-même.

L'enfant souhaite le bonheur, l'adulte vise la satisfaction. Le bonheur est conjoncturel, correspond à un apaisement, une quiétude. Le bonheur correspond à un abaissement de tentions, la satisfaction résulte d'un accord avec nos valeurs essentielles et ce ceci en acte. Le bonheur est de l'ordre du bien tandis la satisfaction est de l'ordre du vrai. L'amour vise à accorder le bien et le vrai...

Enfants / Adolescents I

Quelles différences entre l'enfant et l'adolescent?

Est-ce une question d'âge? de maturité? de responsabilité? de pouvoir? d'autonomie?...
Certains ont des "crises d'adolescence", des ruptures, des changements de caractère et de fréquentations, une nouvelle vision du monde et d'eux-même... d'autres pas!
Et puis comment s'y prendre, dans quel but!

L'enfant a besoin d'un "cadre" dit-on. En effet l'enfance est une période de mise en ordre. Un ordre qui résulte de la maturation neuro-physiologique, mais aussi l'importation d'un ordre relationnel. L'enfant chemine vers une autonomie de moyens. L'adolescent chemine vers une autonomie de repères. L'enfant se forme, l'adolescent s'oriente. L'enfant réalise, l'adolescent agit. L'enfant est interpellé sur l'usage des moyens, l'ado est interpellé ses raisons de son acte.

L'enfant a besoin des autres qui lui fournissent des limites. Tout d'abord parce qu'il manque de discernement, ayant un développement neurophysiologique incomplet et parce qu'il manque d'expérience. Il devra importer des repères qui lui permettent de se limiter dans ses représentations et dans ses actions: Il faut l'éduquer.
L'adolescent n'est plus éducable, il devient auto-éducable; c'est à dire qu'il est moins apte à importer des repères/limites et plus apte à les construire. Il lui faut de plus eu plus être enseigné par son expérience.

Aider un enfant c'est le diriger, l'orienter en lui permettant de faire usage de ses acquisitions, d'accroître progressivement ses possibilités de réalisation.
Aider un adolescent est favoriser ses moyens de se gouverner, de s'adapter. Cela nécessite qu'il remplace ses croyances par des jugements, que ceux-ci soient élaborés en fonction de son expérience et donc modifiables. C'est l'aider à quitter un monde stable pour un monde mouvant. C'est l'aider à accepter de compter sur lui-même, avec les autres et non plus sur les autres, c'est l'aider à affronter la solitude inévitable de l'auteur qui choisi: il lui faut affronter ce qu'il a essayé d'éviter!

Croyances et Jugements
L'enfant invente les croyances. Celles-ci sont principalement des croyances de l'ordre de l'avoir: avoir une bonne place, avoir l'amour des parents, avoir un avenir, avoir une bonne image, etc... Cette tentative de réassurance n'est pas toujours efficace, pour cela il faut que l'environnement y contribue. Ses croyances le protègent et sont bon signe car elles indiquent un bien-être propice à son développement. C'est l'expérience qui réduit progressivement ses croyances. L'adolescent peut, suite à cette désillusion, penser avoir été trompé. Les croyances lient les êtres là où les jugements les séparent.

L'adolescent doit apprendre à se rassurer là ou l'enfant devait être rassuré, à se gouverner là où il était gouverné. L'enfant compte sur l'adulte, l'adolescent doit apprendre à compter sur lui-même. L'enfant est certain de l'autre, l'adolescent doute de lui-même et des autres. L'enfant a confiance, l'adolescent doit faire confiance.

L'enfant, pour être sécurisé, a besoin de cohérence, de répétition, de constance de sa relation aux parents. Les parents sont les garants de la qualité de la relation. L'adolescent "bénéficie"de moins en moins de ses croyances et donc doit s'appuyer de plus en plus sur son propre jugement. C'est pourquoi, là où il y a nécessité à aider l'enfant à construire un jugement, il s'agit d'aider l'adolescent à exercer ce jugement. C'est pourquoi au lieu de diriger, les parents doivent négocier. Lorsque l'enfant transgresse, il transgresse un interdit parental. Lorsque l'adolescent transgresse, il conteste.
L'éducation a porté sur des questions de forme, l'adolescent doit faire face à des questions de fond. Il doit fonder en raison ses actes, il doit accepter d'en rendre compte aux autres, mais aussi à lui-même. Aussi les parents doivent accepter de cesser de lui dire ce qu'il faut faire et l'aider à découvrir ce qu'il veut vraiment faire. Il est nécessaire d'aller le chercher là où il est, souvent à son insu. C'est par l'élaboration de son jugement grâce à la parole, qu'il saura découvrir ce qui est essentiel pour lui. Il y a des choses qu'il ne peut comprendre autrement qu'en en parlant. En Occident, nous surestimons le pouvoir de la pensée. À l'enfant nous expliquons, mais nous devons encourager l'adolescent à expliquer ce qui l'intéresse et en l'expliquant, le découvrir.

La Parole
La parole, même dévoyée dans notre monde, reste différente de la pensée; la parole, comme l'acte, agit beaucoup plus sur soi plus que la pensée. S'il est très important d'expliquer à l'enfant, en tenant compte de sa réalité et de ses possibilités de compréhension, il est essentiel de permetre et même de favoriser les explications et points de vue de l'adolescent. Vivement il ne s'agit pas de le faire avouer mais de favoriser une confiance qui lui permette de construire son jugement propre. Ce jugement n'a nul besoin d'originalité et doit plutôt tendre à être authentique. C'est une recherche de vérité plus que d'exactitude, qui contient forcément beaucoup de subjectivité. Il ne faut pas demander à l'ado de s'exprimer correctement, comme on le demande à l'enfant, mais de tenter de s'exprimer en essayant de communiquer. L'enfant est surtout dans un monde d'information, l'ado doit découvrir l'auto-information.
La parole devient d'un usage différent pour l'adolescent par rapport à ce qu'elle était pour l'enfant.
Elle reste un moyen de communication avec l'entourage: information, expression, rencontre,représentation, pouvoir, etc... Elle devient en plus un moyen de découverte de soi-même.
L'enfant est tourné vers le monde, l'adolescent doit y rajouter le mystère qu'il est pour lui-même. Jusque-la confronté à ce que l'Autre veut, il lui faut y ajouter la question de ce qu'il veut vraiment lui-même, ou plutôt ce que ça veut en lui, ce que ça veut de lui...

mercredi 3 avril 2013

Élever un enfant V: le père

Le père et/ou le géniteur 
D'emblée, il faut différencier le père et le géniteur. L'histoire des sociétés nous montre que s'il y a nécessairement un géniteur, celui-ci n'est pas toujours le père.

Encore actuellement, il existe dans le monde des situations diverses: le père peut être l'oncle maternel aîné, héritier des biens de la famille, chargé de nourrir et d'élever les enfants de ses sœurs et imparti de l'autorité familiale. Il y a des situations où les enfants sont élevés par les mères, la fonction paternelle est assurée par le patriarche ou par l'assemblée des mères. Il y a des situations ou ce sont les grand-parents ou le conseil des famille qui occupent cette place...
Le analyses génétiques renforce le constat de cette différence entre géniteur et père. N'en déplaise aux généalogistes, la filiation ne garantie pas la génétique; nous savons qu'à toutes époques les femmes qui ne trouvaient pas de fécondité dans leur couple s'en procurait ailleurs les semences, avant que ce soit la science qui fasse office d'intermédiaire.

Si nous pouvons aisément déterminer un géniteur, il est plus difficile de savoir ce qu'est un père.
À notre époque de "mariage pour tous", on peut avoir une impression de confusion grandissante. Je vous propose d'essayer de définir, ou du moins de cerner ce qu'est un père.
Nous avons constaté qu'une mère est de l'ordre du réel de la chair. Je ne pense pas que l'adoption, malgré des différences, ne modifie fondamentalement cette fonction, qui reste fondamentalement réelle. La mère est indispensable à la survie de l'enfant.

Le père, géniteur ou pas, vient tout d'abord comme un référent de la mère et de l'enfant.
En effet le désir d'enfant se met en place, ou plutôt se construit, dés le plus jeune âge chez les petites filles. Il n'apparaît pas soudainement dans la rencontre amoureuse, mais s'y actualise. Son fondement est bien antérieur, comme Sigmund Freud l'a remarquablement décrit. Si ce désir se met ainsi en place, il ne se réalise pas dans n'importe quelles conditions et a ses coordonnées.
L'actualisation de ce désir n'est pas simplement une envie, mais un moyen pour la futur mère de se réaliser et/ou d'obtenir le bonheur. Tout le monde sait que pour être tranquille il vaut mieux éviter d'avoir à charge des enfants! Ceux-ci sont source de tracas multiples et  pour Longtemps. Pourtant beaucoup s'obstinent! Il faut croire qu'ils sont aussi source de satisfaction...
Pour la maman, le père fait autorité sur sa relation à son enfant. Cela ne signifie pas qu'il fasse autorité sur elle, ni même qu'il fasse autorité sur leur enfant; que cela soit une demande sociale actuelle est particulier à notre société.

Nous disons "avoir un enfant"; Il est plus exacte de dire "faire un enfant". En effet chacun sait que c'est un engagement à long terme, une réalisation. C'est le soutient à cet engagement qui produit la satisfaction, pas l'enfant qui en est le bénéficiaire.

Le père "n'a pas un enfant" comme nous le disons pour la maman, il est plus juste de dire qu'il est confronté à la paternité.


La Paternité

La paternité ne se réalise pas seulement avec ses enfants, elle est de l'ordre d'être auteur, donc agir en son nom. Cette responsabilité vis à vis des autres et de soi-même est anxiogène: pas de garantie externe, pas de savoir ou savoir-faire suffisant, pas d'échappatoire à sa responsabilité pleine et entière! C'est là ou bien des hommes fuient. D'ailleurs, une famille se fonde avec les enfants par la filiation qu'ils introduisent par leur naissance. Un couple n'est pas une famille, quelque soit la qualité de la relation.
Le père, initialement "inventé" par la mère, agrée ou pas à ce choix et y répond par sa présence. Cette présence atteste que l'enfant n'est pas tout pour sa mère, quelque soit l'importance de celle-ci. Le père semble "compléter" la mère du point de vue de l'enfant ou du moins atteste que l'enfant ne peut, seul satisfaire la mère.

Ce moment logique est essentiel, et nous pouvons supposer sa carence dans la psychose. La présence
paternelle, pas simplement la présence du papa, sera déterminante dans la mise en place de cette construction. Trop souvent les mère ont été soupçonnées de mauvaise volonté lors de l'échec de la mise en place de la "place du père", sans parler des "pères absents", véritable four-tout!

La présence paternelle est qualitative et non quantitative. Elle résulte du repérage par l'enfant d'une relation où la force du lien parental et le respect réciproque placent l'enfant dans l'obligation de se référer à chaque parent de façon différenciée, non de façon hiérarchique. Cette différenciation se voit dans la relation avec les parents et est perçue progressivement par l'enfant à partir du 6me mois et établi  au 12me mois.
L'enfant perçoit et différencie plus tôt ses parents, mais il met plus de temps à différencier ses relations avec eux, même si son comportement n'est pas le même avec chacun.

La présence paternelle est une construction relationnelle avec plusieurs acteurs que sont le père, la mère, l'enfant. La mère "institue" un rôle que le père "réalise" et que l'enfant "interprète".
Le père est à la fois un acteur social, de composition variable selon les sociétés, mais aussi auteur de son rôle qui ne saurait être dicté par la mère. L'enfant spectateur donne la réplique; il interprète et évolue, élabore un sens qui est alimenté par les événements.
Le père est un gêneur: il l'empêche d'avoir la mère toute à lui; mais accrédité par la mère et par sa prise de position, il est non seulement un gêneur mais aussi une autorité. Avec lui il faut composer, voire obéir. Le père est contraignant et à travers les règles et limites imposées introduit la question de la Loi.

La Loi
La Loi ne se loge pas dans la relation mère-enfant, ou plutôt elle y est loi de survie. En premier lieu la survie du corps qu'elle assume d'emblée. C'est pourquoi Albert Camus peut dire qu'entre la loi et sa mère, il choisit sa mère. En effet elle est première!
De même Antigone enterrant son frère peut dire que la loi des dieux est au dessus de la loi des hommes, dans le sens où la loi du sang est supérieure à toute loi écrite par les hommes. Personne ne s'étonne que la plupart des mères protègent leur enfant, fût-ce contre les représentants de la loi.

La loi en question est tout d'abord morale, c'est à dire concerne les meurs: ce qui se fait ou pas dans une société donnée. Dans la famille, le père impose des règles et des pouvoirs fondés sur autre chose que les seuls besoins. La maman est du côté de la satisfaction des besoins. Le père introduit des obligations qui ne sont pas fondées sur le nécessaire pour survivre.
La loi est relationnelle et donc dans l'exemplarité du père. Modèle, il est idéalisé de façon imaginaire en bien ou en mal et parfois imité.
L'enfant, le plus possible, le place initialement dans une image figée. Un père mort idéalisé peut être ainsi écrasant à rester hors de portée et à l'abri des épreuves de réalité qui transforment le modèle en exemple. La différence est qu'au lieu de vouloir l'imiter, plus tard, l'enfant et surtout l'adolescent déduit de son comportement, les valeurs qu'il reprend a sa charge et qui lui servent de repères.
L'enfant passe du père imaginaire au père symbolique, en interrogeant son père réel et en remplaçant ses croyances par des jugements.

Notre société
Dans notre société les pères n'ont plus les étayages dont ils bénéficiaient auparavant. Beaucoup pensent qu'ils en abusaient, mais sous-estiment l'aide à la famille que cela permettaient. Certes, ce n'était pas de l'ordre du juste, ni même de l'ordre du bien, mais facilitait l'organisation des places et leur différentiation.
Un changement profond, encore en cours d'installation, a conduit l'inscription sociale à passer de la famille à la profession. La famille n'est plus le seul lieu d'existence de l'enfant, celui-ci se situe entre les parents et la société qui est devenue un membre actif de la famille. Le rôle du père en est affaibli structurellement. L'accent est davantage mis sur les droits (de l'enfant) que sur les valeurs transmises, d'autant plus que celles-ci se diversifient. Il y à plus de limites à respecter mais les repères sont plus difficiles à établir et sont plus singuliers.

Notre société produit de plus en plus de liberté, donc de plus en plus de solitude, donc de plus en plus de nécessité à construire des repères, au lieu de seulement adopter les repères collectifs existants.
Le père est moins autoritaire mais de plus en plus précieux par ce qu'il transmet.

Un résultat immédiat est la réduction de l'école comme ascenseur social. En effet lors des Hussards de la République, celle-ci était un lieu où s'exerçait par délégation, la fonction paternelle. Maintenant les élèves n'y croient plus, malgré le renforcement considérable dont l'école à bénéficié. Les élèves qui réussissent sont ceux qui sont accompagnés par leur parents, souvent jusqu'au bac. Est-ce la faute des enseignants? Ceux-ci font ce qu'ils peuvent, mais l'enseignement magistral semble avoir perdu un crédit qu'il devait à la fonction paternelle, dans son inscription sociale unanimement reconnue; il s'agit donc, non pas tant transmettre un savoir, que de transmettre des valeurs/repères. La difficulté grandissante est que ces dernières doivent être de plus en plus élaborées par l'élève lui-même pour être intériorisées. Nous pouvons remarquer que l'enseignement en France a surtout misé sur le savoir, héritage de la philosophie des lumières. D'autres pays ont davantage misé sur la pensée...

Ce qui intéresse l'adolescent chez son père, c'est "ce qu'il a dans le ventre", c'est à dire ce à quoi il tient vraiment et de moins en moins ce qu'il sait. Les repères, dans notre monde individualiste, sont de plus de l'ordre du vrai (pour quelqu'un) et de moins de l'ordre du bien (qui vaut pour tous). L'adolescent doit réduire ses croyances et miser sur la découverte de ce qui vaut vraiment pour lui, constituant le socle de son engagement: ça m'intéresse (vraiment)!