lundi 26 août 2013

Les symptômes et la création

Nous sommes tous affublés de symptômes (gênants)!

Notre première préoccupation est de les cacher.
Notre deuxième préoccupation est de s'en débarrasser.
Notre troisième préoccupation est de ne pas en être complètement débarrassé, mais de pouvoir les maîtriser.
Notre quatrième préoccupation est de savoir ce qu'ils signifient.
Notre cinquième préoccupation est de les oublier.
Notre cinquième préoccupation bis est qu'ils nous oublient...

Sachez d'emblée qu'on se débarrasse jamais de ses symptômes! Par contre on peut les transformer, de deux façons: soit en agissant sur les symptômes et leurs conditions de survenue, soit en agissant sur leur cause réelle.

Définition:
En médecine, c'est le médecin qui décide ce qui est symptôme ou pas, en fonction de ce qui fait signe dans son observation. Pour le patient, il en est de même à partir de ce qui lui paraît anormal. Le plus souvent cette anormalité commence par une souffrance. Celle-ci, pour être réduite, nécessite une action qui est définie grâce au savoir du médecin.

Un symptôme est un signe qui signifie quelque chose. Mais en plus, il est supposé avoir un sens, c'est à dire non seulement peut être décrypté, c'est la signification, mais aussi relève d'une interprétation. Cette interprétation est liée aux associations faites par l'observateur. La signification se suffit à elle-même, production d'un signe constant, délimité et donc identique pour n'importe qui: par exemple le signe qu'émet un phare ou un panneau routier.
L'interprétation ne peut exister que par l'implication de l'interprétant dans ce qu'il décrypte. Dans toute interprétation il y a de la subjectivité. Mais la subjectivité peut être rigoureuse.

Agir sur la cause, c'est soigner; agir sur le symptôme, c'est soulager. La cause n'est repérable que grâce à l'interprétation.

Le corps et l'esprit:


Lorsque nous consultons un médecin, c'est pour qu'il nous guérisse ou du moins qu'il nous soulage et ceci parce qu'il détient un savoir qui le permet. Ceci est réaliste en ce qui concerne le fonctionnement du corps, mais en ce qui concerne le psychisme c'est moins évident. Nos corps sont similaires et même très peu différents de ceux des autres mammifères. Par contre nos esprits sont très différents les uns des autres, tant dans leur fonctionnement que dans leur investissement.


Pendant longtemps nous nous sommes efforcés de nous croire que nous étions tous pareils. Dans un soucis égalitaire, nous avons gommé les vraies différences ou plutôt refusé celles-ci: il est plus facile de se croire l'égal d'un semblable que de quelqu'un ostensiblement différent: en fait, nous sommes des êtres peu tolérants.

Nos corps sont essentiellement la production des gènes qui sont les nôtres, soumis aux effets de l'environnement. Notre esprit est une construction qui hérite des gènes, mais doit aussi beaucoup aux relations et aux événements. Initialement passifs, en grandissant nous sommes de plus en plus actifs et interprétants dans cette construction de notre psychisme.

Mais qu'est-ce que le psychisme?
C'est une invention occidentale qui est devenue une croyance collective. Il est habituellement considéré comme étant composé de la pensée consciente et inconsciente et de l'affect (sentiments, émotions, perceptions)
Le psychisme contient la pensée, un organe particulier d'adaptation au monde, monde dont nous faisons partie. Les représentations "psyché et soma" sont des constructions imaginaires qui varient selon les sociétés. Étant essentiellement composé des croyances et des associations inconscientes, le psychisme est ignorant de lui-même et de son support; ainsi nous devons nous adresser à quelqu'un d'autre pour savoir ce qu'il en est de l'état et du fonctionnement de notre corps; quant à l'état de notre psychisme, il suffit d'écouter quelqu'un parler de lui-même pour entendre confusion et erreurs.
Les pensées sont chargées d'affects. De plus nous avons tous fait l'expérience que nous avons des pensées inconscientes. Nous tentons de stabiliser le rapport entre pensée et affect, mais sommes souvent surpris des résultats: "le cœur à des raisons que la raison ne connait point!"
Les symptômes nous affectent, mais nous ne savons pas quoi en penser; réfléchir ne permet pas, le plus souvent, de trouver une solution à la gêne qu'impose le symptôme.

 Pour réduire notre ignorance nous devons cheminer indirectement, grâce à quelqu'un d'autre. C'est par la parole adressée à quelqu'un que nous pouvons réduire cette ignorance sur nous-même. Notre pensée aussi réfléchie soit-elle ne nous donne rien sur nous-même! Nous ne pouvons pas nous penser.
Si nous ne pouvons pas nous penser, nous pouvons nous exprimer, nous dire. A défaut de la pensée, la parole peut nous permettre de saisir quelqu’intelligence du mal dont nous souffrons.
La parole n'est pourtant que l'instant du cheminement d'un sujet accroché d'un mot à l'autre; il lui faut un interlocuteur pour découvrir sa position subjective à travers les arabesques de son trajet et ce autour de quoi il tourne.
Le symptôme indique obscurément cela mais ne l'explique pas et encore moins ne permet de comprendre. Respecter le symptôme, c'est éviter de débrancher le témoins gênant, ce qui n’empêche pas d'essayer de réduire l'intensité de la douleur. Respecter le symptôme, c'est admettre qu'il a une fonction qui doit être prise en compte. Le symptôme est bien sûr un mauvais compromis, solution provisoire en attente d'amélioration grâce à un meilleur prise en compte de sa cause originelle.

Les symptômes sont d'une grande banalité dans leur expression, très liée au contexte socio-culturel et en même temps trace de notre relation à nous-même. Dans la forme, nos symptômes sont ceux de tout le monde, dans le fond ils témoignent de notre relation intime à nous-même et au monde qui nous entoure.
Leur banalité ne facilite pas leur traitement, sinon de façon superficielle, leur intimité rend inévitable notre implication active dans leur élucidation. Nous ne pouvons pas ni nous en tirer tout seul, ni attendre le salut d’autrui!

Acte symptomatique et acte artistique 

Le symptôme coûte et s'impose. Il est peu maîtrisable et malgré les explications, reste incompris. Nous souhaitons nous en débarrasser.
Initialement, l'artiste se trouve dans une situation similaire: soit il résiste, soit il s' identifie à cette contrainte. Bien des artistes ont exprimé combien ils étaient "prisonniers" de leurs art. Nous pouvons nous demander: les artistes sont-ils des névrosés identifiés à leur symptôme?
Bien sûr, s'il y a des similitudes, il y a des différences: L'artiste nous semble réussir quelque chose tandis que le névrosé échoue. La réussite de l'artiste est mystérieuse: elle ne saurait être mesurée en fonction de la notoriété. Nous savons que cette dernière est conjoncturelle et indépendante de la "qualité" de l'œuvre. Ce qui particularise l'artiste n'est pas son œuvre, mais son rapport à son acte créateur. Cet acte vise l’authenticité et non le bien. C'est d'ailleurs ce que l'amateur recherche dans l'œuvre: être touché par l'authentique; ceci n'est possible que dans la mesure où il y'a un effet de "résonance" en lui. L'acte de l'artiste vise donc le vrai, pas le bien. L'artisan ne peut renoncer au bien. L'artiste accepte ce renoncement premier au bien, ce qui ne signifie pas qu'il l'exclue!
Pendant longtemps, le bien à été indispensable comme laissé-passer pour l'œuvre d'art. Le contrôle par les sociétés soucieuses de leur pérennité, impose des limites aux menaces introduites par l'art: le nouveau. Du nouveau dans la façon de voir, d'entendre, de penser, d'agir, donc des perturbations de l'ordre existant par un éveil de la subjectivité! D'ailleurs la culture a à charge d'assimiler l'objet d'art pour en faire un objet social, assimilé, pacifié.

Nous devons distinguer artiste et objet d'art. L'artiste est dans le geste créatif qui s'appuie sur sa singularité; il en résulte un objet intime. Mais tout produit n'est pas objet d'art, car cette singularité n'est pas toujours dévoilée; en effet, nous constatons de nombreux produits artisanaux, résultants de savoir-faire plus que de création. La création vise le nouveau, pas l'originalité.

Qu'est-ce qu'un objet artistique?
C'est un objet qui touche le vrai qui est en chacun de nous (ce qui ne fait pas de nous des artistes!). C'est un objet qui réveille en notre intimité, notre singularité (pas nos particularités). Le plus souvent nous en sommes surpris, car nous sommes ignorants de nous-même. Ainsi des objets, qui n'ont pas la vocation initiale d'être des objets d'art, peuvent le devenir, pour quelqu'un par leur effet sur lui. Nous voyons actuellement des masques africains, qui étaient conjuratoires et thérapeutiques dans leur intention initiale et qui deviennent des objets d'art par un effet autre sur le spectateur, ce qui n'était pas leur but premier.
L'artiste dans notre société a comme particularité d'être désigné ou de se désigner comme créateur professionnel, produisant des objets hors utilité, ou des ajouts hors utilité. Une création peut devenir secondairement utile, par l'absorption par la culture qui s'efforce de ramener dans le social tout ce qui s'y produit.
Nous devrions dire que l'objet d'art n'existe pas en tant que tel, mis pour quelqu'un. Nous avons l'expérience d'expositions où nous cheminons en attente d'être cueilli par un objet surprenant.

Le symptôme dérange plus qu'il ne touche; il entrave plus qu'il ne réveille; il pose question plus qu'il n'est solution. Les thérapeutiques proposent de bonnes solutions, ou des mauvaises; mais sans l'élaboration du porteur de symptômes, pas de vrai solution!
Il nous faut être modeste et accepter les compromis, mais pas les compromissions. Au plus haut des prétentions thérapeutiques, nombreux sont ceux qui prétendent avoir Les solutions; quelques soient leurs grimoires et leurs talents de suggestion, soyons honnêtes avec nous-même: pas de solution satisfaisante sans implication personnelle véritable; beaucoup pensent s'en tirer par des efforts, cela ne suffit pas! les marchants de soupe ont encore de beaux jours devant eux, car il ont un complice en nous: l'angoisse et la tristesse.

Nous constatons donc que l'artiste est engagé par le geste créatif, dans une recherche d'authenticité là ou le porteur de symptôme névrotique triche à son insu avec la vérité qu'il devrait prendre en charge. Le premier, par sa rigueur coûteuse peut obtenir satisfaction, le deuxième par sa négligence et son ignorance se condamne à souffrir en vain pour... rien!  
I

mardi 13 août 2013

Le désir et les envies

Une confusion fréquente et regrettable est celle du désir et des envies.

Vérité et illusions:
Ainsi l'histoire de Midas qui demande à Dionysos que tout ce qu'il touche devienne de l'or. On sait la catastrophe qui en a résulté... Certains voient là l'incapacité de la richesse à faire le bonheur, mais d'autres plus subtils, croient y décerner que la satisfaction du désir nous laissent sur notre faim. En fait, Midas confond son envie de richesse comme moyen de plaisir et son désir véritable, ignoré et plus difficile, car il doit le découvrir ou plutôt l'élaborer avant de le réaliser.

Le débat sur l'adoption et la GPA révèle en partie cette confusion: droit à l'enfant, droit de l'enfant, avoir un enfant, faire un enfant, etc... Nous savons qu'un monde où l'enfant serait réduit à n'être qu'un objet, fût-il extrêmement précieux, irait à la catastrophe! Quelque soit son statut, la protection dont il bénéficie, le bien-être qu'on lui accorde, il ne faut pas oublier qu'un enfant  évolue dans sa construction, dans ses relations, dans ses repères, dans ses valeurs et dans ses investissements. Il ne saurait donc être situé uniquement dans les registres des biens d'échange ou d'usage d'une société; d'ailleurs tous conviennent que l'enfant, du fait de la filiation, a un statut particulier.
Quel dispositif pour favoriser son développement ? Que va t-on lui transmettre ?

Il me semble que dans cette discussion est oublié qu'un enfant "se fabrique" progressivement en plusieurs années et pas seulement pendant la grossesse (sa maturité neuro-physiologique est vers 16-18 ans). Nul ne songe à réduire l'importance de celle-ci pour l'enfant, pour la mère et au delà. L'état de grossesse où la mère est habitée par l'enfant, est un changement pour elle qui peut être vécu de façons très différentes, avec un attachement à l'enfant qui peut considérablement varier dans sa forme et parfois dans son fond. La mère est celle qui accompagne l'enfant, assurant la satisfaction des besoins de l'enfant jusqu'à son autonomie, pendant la grossesse et encore après.
Le désir d'enfant ne peut se réduire à l'envie d'avoir un enfant, le désir d'enfant est un engagement à l'élever pour qu'il devienne autonome et à accepter qu'il s'en aille progressivement.

Désir, plaisir et satisfaction:
Avoir un enfant est l'accomplissement d'un fantasme. Faire un enfant oblige à composer avec le réel, à s'adapter à celui-ci, à s'engager au service de l'épanouissement de cet enfant, quelque soit le moment où la mère se trouve dans cette responsabilité.C'est une aventure dans laquelle l'auteur du choix accepte d'être vraiment présent. La satisfaction vient de l'engagement vraiment réalisé, le plaisir vient du résultat qui dépend en partie de ce travail. Notons que, quoi qu’extrêmement influençables, les enfants ne sont pas que l'œuvre de leurs parents. De même nous constatons que la satisfaction est un plaisir particulièrement profond et souvent intense.


Faire un enfant est l'illustration de l'accomplissement d'un désir. Nous constatons qu'il est préférable de séparer le geste, du résultat. Cette séparation peut devoir être radical pour pouvoir soutenir le désir. Ainsi l'artiste s'il publie, c'est pas pour la notoriété, qui peut être souhaitée par ailleurs, c'est pour éviter le piège narcissique de composer un miroir où il se chercherait en vain. Pour être vraiment dans l'accomplissement de son désir, il doit renoncer au produit qui en résulte, qui n'est qu'un moyen imaginaire d'évaluer sa supposée valeur.
Être ou avoir, il faut parfois choisir! Car chacun a à savoir et choisir où il renonce et où il existe. Les êtres humains doivent admettre ne pas avoir le don d'ubiquité!

Le problème de départ est que nous sommes tous élevés dans la référence à l'avoir et que notre société fonctionne ainsi: avoir l'amour des parents, avoir une bonne place, avoir de bonnes choses, avoir de la sécurité, etc... L'enfant croit au cumul des avoirs, comme nos politiques au cumul des mandats; L'enfant veut être bien vu, comme les politiques veulent être réélus, l'enfant invente le futur, comme les politiques l'avenir.
Néanmoins les sages de toutes époques nous mettent en garde par rapport aux richesses. En effet nous oublions que ce que nous avons, nous a et que nos "biens" nous asservissent. Bien sûr ils nous procurent du plaisir et accroissent un peu notre sentiment d'exister, mais ils réduisent souvent nos possibilités de désir véritable, c'est à dire nos possibilités d'engagement véritable dans des voies de réalisation satisfaisante.

Les jouissances:
La jouissance de la possession, proche de la jouissance du pouvoir, n'est pas la même que la jouissance de la réalisation. Elle ne sont pas du même ordre et souvent contradictoires.
La jouissance de la possession est d'ordre narcissique, c'est à dire au service d'une image de soi. Elle se constitue dans un asservissement du monde à soi, mais aussi dans un asservissement de soi au monde.
La jouissance de la réalisation est au service de l'être que nous sommes, en quelque sorte un asservissement à l'être que nous sommes réellement; c'est donc un renforcement de sa cohésion propre, de l'accord avec soi-même.
L'image de soi, quoi-qu’illusoire, nous est plus accessible et immédiate  que l'être que nous sommes. Il est plus facile de sauver les apparences que le fond. Nous n'avons pas d'accès direct à ce que nous sommes vraiment, au contraire de l’accès à notre image.
Avoir et/ou être:
Alors, avoir où être, faut-il choisir? Nombreux sont ceux qui ont opposé, qui opposent encore l'un à l'autre. Il est vrai que nos ressources sont limitées et que nous ne pouvons pas courir deux lièvres à la fois. Mais en fait il s'agit de références différentes et ce n'est pas parce qu'on vise la satisfaction qu'on rechigne à d'autres plaisirs; mais en ce cas le plaisir est un supplément, une chance: le baron de Coubertin disait que "l'important, c'est de participer" à condition de participer vraiment; la réussite est un bonus, très apprécié bien sûr
Il est à noter que le plaisir qui est une réduction de tension, peut avoir d'autres sources que l'avoir.

Il ne suffit pas de se priver pour être vertueux: le déplaisir n'est pas la voie de la satisfaction. Le plaisir est banal, commun à toutes les espèces. Le plaisir ne saurait être le signe de la réalisation du désir. D'ailleurs, si nous supposons un désir chez les autres mammifères, il se manifeste plus dans la lutte sacrificielle d'une femelle à défendre ses petits, que dans le plaisir qu'elle a à se désaltérer.
Le plaisir garde une valeur existentielle évidente: non seulement il rend l'existence momentanément plus agréable, mais il renforce le sentiment d'exister. Par contre il ne garantit rien, même sur le plan de notre fonctionnement physique ou psychique: le plaisir ne garantit ni le bien, ni le vrai. Donc le plaisir ne peut être une valeur identitaire suffisante pour les êtres vivants. La satisfaction indique un accord avec soi-même, qui ne garantit pas un accord avec le monde, qui lui est de l'ordre du bien; la satisfaction renforce notre identité car elle est de l'ordre du vrai. Le plaisir n'est qu'un apaisement qui à l’extrême tend vers l'inanimé,la mort.

Le désir authentique est la tentative d'accomplir un accord avec soi-même; accord entre là où je pense et où je suis, grâce à ce que je fais; ce n'est pas sans évoquer l'expression: "agir en son âme et conscience", maintenant démodée: l'âme est là où je suis, la conscience là où je pense. Le désir est au service du vivant, en prenant en compte chez l'être humain sa singularité.

Une idée répandue est que le désir sitôt exaucé entrainerait une insatisfaction. Cette représentation est issue de l'enfance. L'enfant, bien qu'il connaisse le plaisir, ne connait pa de satisfaction autrement que dans l'accord avec autrui. Sa satisfaction est une satisfaction exprimée de/par l'Autre. Cet infantilisme chez l'adulte est caractéristique de la position hystérique. Celle-ci reste dans l'insatisfaction pour conserver ses croyances en la possibilité de satisfaire autrui, fut-ce au détriment de sa propre satisfaction. En fait, l'insatisfaction est le stratagème indispensable pour éviter le deuil des pertes d'illusions. Le prix du stratagème est de se priver de satisfaction et, par conséquence, de réduire ses capacités d'adaptation à l'environnement. En philosophie la sortie de l'hystérie est illustrée par le voyage initiatique qui conduit au fameux: "il faut cultiver son jardin". Ce n'est pas un renoncement mais un deuil et un redéploiement des investissements en tenant compte du réel.
Le désir n'est pas la réalisation d'un rêve. Le désir peut être la réalisation d'un projet, mais de toute façon doit prendre en compte le réel. Le réel n'est pas négociable, il est entêté, stupide et permanent.
Nous voyons de nombreux adolescents qui fuient dans des mondes virtuels, sources de plaisir au moyen d'un pouvoir imaginaire évacuant les contraintes du réel. Leurs aventures mégalomaniaques sont l'expression de leur sentiment d'impuissance avérée, inversée en exploits fictifs. Comme nous le savons, l'alcool peut avoir un effet similaire: non seulement il désinhibe, mais réduit notre repérage du réel en tant que limite contraignante.

Un autre abord névrotique est celui du désir impossible. Autre façon de vouer le désir à l'échec! Un obstacle insurmontable est utilisé afin d'avoir une excuse vis à vis de soi-même; l'obstacle devient une condition indispensable du désir. L'échec est un stratagème pour se déresponsabiliser, en prétextant l'inaccessible. Tricherie caractéristique de la névrose obsessionnelle.

Se réaliser:
Notre difficulté n'est pas que de nous adapter au monde, elle est aussi de nous adapter à nous-même. Il nous faut répondre à ce vouloir de l'être dont le désir est une mise en forme: "qu'est-ce que je veux  vraiment?"
Le désir n'a pas d'avenir, il n'existe que dans le présent et même dans l'actuel. Un exemple de l'homme accomplissant son désir est le saint, ou le sage. Le saint n'est pas obligatoirement religieux; son accord avec soi peut prendre la forme de l'accord avec Dieu. Le saint l'est, de répondre présent à ses véritables valeurs; il ne triche pas avec lui-même sur l’essentiel, ce qui le positionne comme quelqu'un de vrai, pour ceux qui perçoivent cette authenticité.
Réaliser son désir, c'est réaliser ses valeurs, en acte. Cela ne peut se réduire à accomplir ses envies! Mais nos véritables valeurs ne sont pas forcement universelles, ni aisées à découvrir.

S'il est souvent aisé de ressentir ses envies, il n'en est pas de même de son désir.
Le désir est le désir d'autre chose, dans sa forme. En effet nous ne pouvons nous contenter longtemps de ce qui est, fût-ce le bonheur. Le bonheur est de l'ordre de l'agréable, plaisir apprécié quant il se présente. Mais J. W. Goethe ne disait-il pas que la vie serait insupportable si elle n'était qu'une suite de jours heureux! D'ailleurs, il suffit de regarder autour de soi pour s’apercevoir que le gens ne s'acharnent pas à essayer d'être heureux...
Notre désir reste un mystère pour nous et n'est pas notre préoccupation originelle. En effet, l'enfant est très vite préoccupé de ce que l'autre veut; ce n'est qu'à l'adolescence que la question du désir devient majeure.

La relation amoureuse est un champ particulièrement investi pour la réalisation du désir. Pourquoi?
La raison majeure est qu'aucun de nous n'a un accès direct à son désir, nous devons en passer par l'Autre. A partir de là, toutes sortes de confusions se mettent en place; cet Autre est l'élu en fonction de critères artificiels multiples et variés selon notre éducation, notre vécu, notre culture.
L'importance du choix amoureux est lié au fait que dans notre société la satisfaction trouve de moins en moins à se loger dans les relations avec les autres et donc doit se rabatre de plus en plus dans la relation avec soi-même; cela peut conduire à l'hédonisme et favorise la perversion.

Quelques soient les critères de choix, la question est moins quelle personne que quelle relation? Nous comprenons de suite qu'il vaut mieux que ce soit une relation de confiance. La confiance est la nécessité de pouvoir faire de la relation un lieu de découverte, d'exposition, d'expression et de réalisation du désir.
La séduction n'est qu'un moyen de se rassurer faussement sur ce que le partenaire mettra dans le panier commun; la séduction relève du principe du plaisir et pas du désir; la séduction est une hypothèse de jouissance, pas de satisfaction. Mais la séduction n'est pas incompatible avec le désir.
Ainsi la confiance est une nécessité logique, plus qu'un sentiment. Nous devons faire confiance pour avoir quelques chances de réussir. La confiance ne peut se prouver; par contre il est possible d'être confronté à la preuve que je ne peux pas faire confiance.

La possibilité de réussir son désir s'inscrit la relation à l'Autre. Mais tous les autres ne peuvent être l'Autre! Pour que cela soit possible, il faut qu' au delà de toutes qualités ou vertus, il y ait des valeurs fondamentales communes. Ainsi nos valeurs, nous les découvrons chez l'Autre, avec qui "on se comprend, on s'entend, on s'aime"...
C'est grâce à l'Autre que nous pouvons être non seulement sincère, mais authentique. L'amour n'est pas une utopie, bien qu'au départ il commence en s'appuyant souvent sur des illusions. Il n'est pas un moyen de bonheur mais d'accord avec soi-même, grâce à l'Autre aimé. Cette relation n'est pas une complétude, mais une possibilité de se compléter avec son désir, en agissant.
Pas de désir sans l'Autre, certes, mais pas de désir sans objet d'investissement.

L'Autre n'est pas l'objet du désir, il en est le moyen. "Qu'est-ce qu'on fait ensemble?" Pour ne pas être qu'à côté et être vraiment ensemble, il faut faire en sorte qu'il y ait des objets d'investissement communs qui permettent la réalisation du désir. Le réalisation du désir permet l'accomplissement de la satisfaction par le respect des valeurs subjectives, combinaison du réel et du subjectif.

Ainsi nous constatons que le désir est une expression de l'être, au delà de l'image. Il n'est possible qu'au delà du miroir narcissique. Ce mirage narcissique est le principal support de l'éducation. Cette éducation est une aliénation nécessaire à la pérennité de l'espèce humaine; mais sans renoncer à en faire partie, nous ne pouvons nous réaliser qu'au delà. C'est ce dont témoignent l'engagement des artistes au travers de leur produits.
Ce n'est pas parce-que le désir est source d'émotions et de sentiments, qu'il n'est qu'affect. Ce dernier accompagne l'acte, mais ne peut suffire à le gouverner. Nous devons intégrer notre expérience, accepter d'être enseigné par notre passé. Le désir oblige à combattre l'ignorance. Dans la débilité, le choix est celui de l’ignorance comme moyen de bonheur, mais au prix du sacrifice de la satisfaction. La débilité consiste à jouir sans désir. Nous pouvons dire que notre société de consommation est un société débile puisqu'elle soutient la jouissance dans toutes ses formes et intensités, sans prise en compte du désir. Elle favorise le quantitatif au détriment du qualitatif et chemine donc vers la pornographie plutôt que vers l'amour.
La passion est l'identification au sentiment, pas le signe de l'amour. La passion est intense, pas forcément vraie. Il y a des passions folles et trompeuses. Le passionné se laisse emporter par l’éprouvé, ce qui le conduit à refuser de construire un jugement, y préférant une croyance. Croire en l'Autre n'est pas faire avec l'Autre. La passion, est la négation du partenaire réduit à être un "porte-fantasme". Souvent, dans la passion, ce n'est pas la relation qui compte, mais l'appropriation du conjoint-objet, enjeu d'une appropriation qui permettrait une supposée complétude imaginaire.


La sexualité:
Le désir est-il sexuel?
La différence sexuelle est au fondement de notre identité. Cette différence ne permet pas d'établir notre identité, mais nous contraint à devoir choisir et construire une identité. Qu'on soit homme ou femme a comme conséquence que nous devons répondre de notre identité sexuelle. Mais d'être un homme ou une femme anatomiquement, ne définit pas suffisamment notre identité. Ce n'est pas l'anatomie qui répond, ce n'est pas non plus la culture ou la position sociale, ce n'est pas par rapport aux autres que nous pouvons répondre, c'est à notre propre question que nous avons à répondre: "qui suis-je" ou plutôt "que suis-je?"
Le choix sexuel est relatif et sous influence. Nous savons qu'on ne choisit pas d'être homosexuel ou hétérosexuel, comme l'on choisirait un métier. Ce choix est relatif aux relations, à l'environnement, aux événements, à notre développement physique et physiologique, etc. Donc un choix restreint mais réel, quoi qu’essentiellement inconscient. Nul ne peut évaluer la responsabilité des autres dans ce choix, véritable construction progressive, sous influence, avec des moments intenses et des moments importants. Nul autre que celui qui subit et effectue ce choix n'est en mesure de le valider. Il ne devrait en aucune façon être contesté par les autres, chacun "bricolant" une réponse comme il le peut aux exigences de l'être.
Une théorie à la mode tente de nous faire croire que nous pourrions nous auto-déterminer et décider selon notre envie d’être garçon ou fille, sans tenir compte de la génétique ou des apparences. Cette démagogie qui résulte d'une falsification de la notion de réalité, veut transformer un choix relatif en choix absolu. Cette hypocrisie sociale de l'auto-engendrement est la perversion même du désir. Faire une réponse authentique c'est faire une réponse singulière, ce ne peut en aucun cas faire n'importe quelle réponse! Nous ne pouvons choisir d'être homme ou femme, pas plus que de choisir ses parents; par contre nous pouvons/devons choisir notre réponse d'homme ou de femme avec un souci d’authenticité qui ne peut se prévaloir de l’approbation du bienpensant du moment.

De toute façon la construction de notre identité sexuelle, comme place, est inefficace à se suffire à elle-même: ceux qui disent le contraire sont des menteurs! Aussi nous aurons tous à charge d'y suppléer ou d'étayer de diverses façons: l’authenticité de l'acte dont nous sommes auteur, est essentielle comme réponse. Alors, essayons de ne pas compliquer la vie des autres et la sienne propre en décernant un qualificatif de bien ou mal à nos élaborations! Bien sûr les sociétés décident de ce qui est bien ou mal en leur sein, mais heureusement différencient le public du privé. Tout citoyen est membre d'une société, mais ne peut pas être seulement réduit à n'être qu'un citoyen: il est aussi inévitablement homme ou femme.
L'identité sexuel ne permet pas une adéquation entre homme et femme: " il n'y a pas de rapport sexuel" signifie qu'il n'y a pas de rapport et qu'en conséquence il faut construire une relation avec l'autre qui a telle ou telle figure, séduisante et support de fantasme, mais qui reste radicalement Autre.

Une tentation fréquente est de vouloir s'en tirer par la place occupée, d'autant plus si celle-ci est unique comme dans le cas de l'exclusivité; mais l’inconvénient est de placer le partenaire comme garant, ce qu'il ne peut pas être: c'est une imposture; chacun est responsable de sa réponse, vis à vis de soi-même, une fois sorti de l'enfance. C'est encore un stratagème narcissique, source de bien des déceptions.

Si notre désir ne peut se contenter d'un Autre comme adresse, c'est qu'il porte aussi sur un investissement d' objet. Le problème de tout couple est d'abord: qu'est-ce qu'on fait ensemble, pour être ensemble? Le partenaire est l'adresse, pas l'objet de la relation. L'objet de la relation est le support de la relation. Le désir se complète de l'acte en s'appuyant sur l'objet, ceci grâce au partenaire. La réalisation est dans le geste qui nous relie à l'autre, moment de rencontre au delà de l'image. Cette rencontre innommable, le poète la désigne dans la métaphore: elle ne peut pas se dire, mais juste être désignée par une trace, pour qui sait la voir!