lundi 26 août 2013

Les symptômes et la création

Nous sommes tous affublés de symptômes (gênants)!

Notre première préoccupation est de les cacher.
Notre deuxième préoccupation est de s'en débarrasser.
Notre troisième préoccupation est de ne pas en être complètement débarrassé, mais de pouvoir les maîtriser.
Notre quatrième préoccupation est de savoir ce qu'ils signifient.
Notre cinquième préoccupation est de les oublier.
Notre cinquième préoccupation bis est qu'ils nous oublient...

Sachez d'emblée qu'on se débarrasse jamais de ses symptômes! Par contre on peut les transformer, de deux façons: soit en agissant sur les symptômes et leurs conditions de survenue, soit en agissant sur leur cause réelle.

Définition:
En médecine, c'est le médecin qui décide ce qui est symptôme ou pas, en fonction de ce qui fait signe dans son observation. Pour le patient, il en est de même à partir de ce qui lui paraît anormal. Le plus souvent cette anormalité commence par une souffrance. Celle-ci, pour être réduite, nécessite une action qui est définie grâce au savoir du médecin.

Un symptôme est un signe qui signifie quelque chose. Mais en plus, il est supposé avoir un sens, c'est à dire non seulement peut être décrypté, c'est la signification, mais aussi relève d'une interprétation. Cette interprétation est liée aux associations faites par l'observateur. La signification se suffit à elle-même, production d'un signe constant, délimité et donc identique pour n'importe qui: par exemple le signe qu'émet un phare ou un panneau routier.
L'interprétation ne peut exister que par l'implication de l'interprétant dans ce qu'il décrypte. Dans toute interprétation il y a de la subjectivité. Mais la subjectivité peut être rigoureuse.

Agir sur la cause, c'est soigner; agir sur le symptôme, c'est soulager. La cause n'est repérable que grâce à l'interprétation.

Le corps et l'esprit:


Lorsque nous consultons un médecin, c'est pour qu'il nous guérisse ou du moins qu'il nous soulage et ceci parce qu'il détient un savoir qui le permet. Ceci est réaliste en ce qui concerne le fonctionnement du corps, mais en ce qui concerne le psychisme c'est moins évident. Nos corps sont similaires et même très peu différents de ceux des autres mammifères. Par contre nos esprits sont très différents les uns des autres, tant dans leur fonctionnement que dans leur investissement.


Pendant longtemps nous nous sommes efforcés de nous croire que nous étions tous pareils. Dans un soucis égalitaire, nous avons gommé les vraies différences ou plutôt refusé celles-ci: il est plus facile de se croire l'égal d'un semblable que de quelqu'un ostensiblement différent: en fait, nous sommes des êtres peu tolérants.

Nos corps sont essentiellement la production des gènes qui sont les nôtres, soumis aux effets de l'environnement. Notre esprit est une construction qui hérite des gènes, mais doit aussi beaucoup aux relations et aux événements. Initialement passifs, en grandissant nous sommes de plus en plus actifs et interprétants dans cette construction de notre psychisme.

Mais qu'est-ce que le psychisme?
C'est une invention occidentale qui est devenue une croyance collective. Il est habituellement considéré comme étant composé de la pensée consciente et inconsciente et de l'affect (sentiments, émotions, perceptions)
Le psychisme contient la pensée, un organe particulier d'adaptation au monde, monde dont nous faisons partie. Les représentations "psyché et soma" sont des constructions imaginaires qui varient selon les sociétés. Étant essentiellement composé des croyances et des associations inconscientes, le psychisme est ignorant de lui-même et de son support; ainsi nous devons nous adresser à quelqu'un d'autre pour savoir ce qu'il en est de l'état et du fonctionnement de notre corps; quant à l'état de notre psychisme, il suffit d'écouter quelqu'un parler de lui-même pour entendre confusion et erreurs.
Les pensées sont chargées d'affects. De plus nous avons tous fait l'expérience que nous avons des pensées inconscientes. Nous tentons de stabiliser le rapport entre pensée et affect, mais sommes souvent surpris des résultats: "le cœur à des raisons que la raison ne connait point!"
Les symptômes nous affectent, mais nous ne savons pas quoi en penser; réfléchir ne permet pas, le plus souvent, de trouver une solution à la gêne qu'impose le symptôme.

 Pour réduire notre ignorance nous devons cheminer indirectement, grâce à quelqu'un d'autre. C'est par la parole adressée à quelqu'un que nous pouvons réduire cette ignorance sur nous-même. Notre pensée aussi réfléchie soit-elle ne nous donne rien sur nous-même! Nous ne pouvons pas nous penser.
Si nous ne pouvons pas nous penser, nous pouvons nous exprimer, nous dire. A défaut de la pensée, la parole peut nous permettre de saisir quelqu’intelligence du mal dont nous souffrons.
La parole n'est pourtant que l'instant du cheminement d'un sujet accroché d'un mot à l'autre; il lui faut un interlocuteur pour découvrir sa position subjective à travers les arabesques de son trajet et ce autour de quoi il tourne.
Le symptôme indique obscurément cela mais ne l'explique pas et encore moins ne permet de comprendre. Respecter le symptôme, c'est éviter de débrancher le témoins gênant, ce qui n’empêche pas d'essayer de réduire l'intensité de la douleur. Respecter le symptôme, c'est admettre qu'il a une fonction qui doit être prise en compte. Le symptôme est bien sûr un mauvais compromis, solution provisoire en attente d'amélioration grâce à un meilleur prise en compte de sa cause originelle.

Les symptômes sont d'une grande banalité dans leur expression, très liée au contexte socio-culturel et en même temps trace de notre relation à nous-même. Dans la forme, nos symptômes sont ceux de tout le monde, dans le fond ils témoignent de notre relation intime à nous-même et au monde qui nous entoure.
Leur banalité ne facilite pas leur traitement, sinon de façon superficielle, leur intimité rend inévitable notre implication active dans leur élucidation. Nous ne pouvons pas ni nous en tirer tout seul, ni attendre le salut d’autrui!

Acte symptomatique et acte artistique 

Le symptôme coûte et s'impose. Il est peu maîtrisable et malgré les explications, reste incompris. Nous souhaitons nous en débarrasser.
Initialement, l'artiste se trouve dans une situation similaire: soit il résiste, soit il s' identifie à cette contrainte. Bien des artistes ont exprimé combien ils étaient "prisonniers" de leurs art. Nous pouvons nous demander: les artistes sont-ils des névrosés identifiés à leur symptôme?
Bien sûr, s'il y a des similitudes, il y a des différences: L'artiste nous semble réussir quelque chose tandis que le névrosé échoue. La réussite de l'artiste est mystérieuse: elle ne saurait être mesurée en fonction de la notoriété. Nous savons que cette dernière est conjoncturelle et indépendante de la "qualité" de l'œuvre. Ce qui particularise l'artiste n'est pas son œuvre, mais son rapport à son acte créateur. Cet acte vise l’authenticité et non le bien. C'est d'ailleurs ce que l'amateur recherche dans l'œuvre: être touché par l'authentique; ceci n'est possible que dans la mesure où il y'a un effet de "résonance" en lui. L'acte de l'artiste vise donc le vrai, pas le bien. L'artisan ne peut renoncer au bien. L'artiste accepte ce renoncement premier au bien, ce qui ne signifie pas qu'il l'exclue!
Pendant longtemps, le bien à été indispensable comme laissé-passer pour l'œuvre d'art. Le contrôle par les sociétés soucieuses de leur pérennité, impose des limites aux menaces introduites par l'art: le nouveau. Du nouveau dans la façon de voir, d'entendre, de penser, d'agir, donc des perturbations de l'ordre existant par un éveil de la subjectivité! D'ailleurs la culture a à charge d'assimiler l'objet d'art pour en faire un objet social, assimilé, pacifié.

Nous devons distinguer artiste et objet d'art. L'artiste est dans le geste créatif qui s'appuie sur sa singularité; il en résulte un objet intime. Mais tout produit n'est pas objet d'art, car cette singularité n'est pas toujours dévoilée; en effet, nous constatons de nombreux produits artisanaux, résultants de savoir-faire plus que de création. La création vise le nouveau, pas l'originalité.

Qu'est-ce qu'un objet artistique?
C'est un objet qui touche le vrai qui est en chacun de nous (ce qui ne fait pas de nous des artistes!). C'est un objet qui réveille en notre intimité, notre singularité (pas nos particularités). Le plus souvent nous en sommes surpris, car nous sommes ignorants de nous-même. Ainsi des objets, qui n'ont pas la vocation initiale d'être des objets d'art, peuvent le devenir, pour quelqu'un par leur effet sur lui. Nous voyons actuellement des masques africains, qui étaient conjuratoires et thérapeutiques dans leur intention initiale et qui deviennent des objets d'art par un effet autre sur le spectateur, ce qui n'était pas leur but premier.
L'artiste dans notre société a comme particularité d'être désigné ou de se désigner comme créateur professionnel, produisant des objets hors utilité, ou des ajouts hors utilité. Une création peut devenir secondairement utile, par l'absorption par la culture qui s'efforce de ramener dans le social tout ce qui s'y produit.
Nous devrions dire que l'objet d'art n'existe pas en tant que tel, mis pour quelqu'un. Nous avons l'expérience d'expositions où nous cheminons en attente d'être cueilli par un objet surprenant.

Le symptôme dérange plus qu'il ne touche; il entrave plus qu'il ne réveille; il pose question plus qu'il n'est solution. Les thérapeutiques proposent de bonnes solutions, ou des mauvaises; mais sans l'élaboration du porteur de symptômes, pas de vrai solution!
Il nous faut être modeste et accepter les compromis, mais pas les compromissions. Au plus haut des prétentions thérapeutiques, nombreux sont ceux qui prétendent avoir Les solutions; quelques soient leurs grimoires et leurs talents de suggestion, soyons honnêtes avec nous-même: pas de solution satisfaisante sans implication personnelle véritable; beaucoup pensent s'en tirer par des efforts, cela ne suffit pas! les marchants de soupe ont encore de beaux jours devant eux, car il ont un complice en nous: l'angoisse et la tristesse.

Nous constatons donc que l'artiste est engagé par le geste créatif, dans une recherche d'authenticité là ou le porteur de symptôme névrotique triche à son insu avec la vérité qu'il devrait prendre en charge. Le premier, par sa rigueur coûteuse peut obtenir satisfaction, le deuxième par sa négligence et son ignorance se condamne à souffrir en vain pour... rien!  
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