jeudi 23 mai 2013

Paternité et différence(s) sexuelle(s)

Le droit à l'enfant semble le droit le moins contesté et le moins réglementé. Aucun minimum n'est prérequis. Que vous soyez sans ressources, mineur, vieillard, délinquant, malade et en fin de vie, que l'on vous ait retiré vos enfants précédents, que ce soit de façon dérobée, nul ne peut vous empêcher de faire un enfant! Dans certains immeubles on peut vous interdire d'avoir un animal, pas d'avoir un enfant. Et ce droit est en extension: malgré la stérilité, malgré les déficiences anatomiques et génétiques, malgré les limites sexuelles, ce droit doit s'étendre au fur et mesure des possibilités de la science. "un enfant quand je veux" et de plus en plus "comme je veux".
Ainsi après l'adoption, voici les prix Nobels qui mettent en vente leur sperme, les mères porteuses qui loue leur ventre. Bientôt les sélections intra-utérines génétiques, les modifications génétiques, la course vers l'enfant "parfait" fantasmé par les parents... Que du bonheur en perspective! Mais est-ce certain et pour qui?

Ce droit évolue en fonction des sociétés. Il s'accompagne de plus en plus d'exigences par rapport aux résultats; lesquels? Dans quels buts? Avec quelles incidences relationnelles?

Ne vous inquiétez pas, nous dit-on, la Science veille à notre bien et nous donne de plus en plus de choix. Et comme le savoir s'étend de plus en plus, faites confiance à ceux qui savent, conseillent, décident, dirigent...

Néanmoins il me semble utile de rappeler quelques évidences:
Dans l'histoire des civilisations, les enfants ont toujours eu une mère connue et un père référé. Mère qui assure la survie de l'enfant et père qui ordonne les relations de l'enfant aux autres. Il faut aussi constater que l'enfant est toujours confronté à l'existence de deux sexes différents.
Il en résulte qu'il est désigné fille ou garçon.


Par contre, bien qu'il y ait deux sexes constatés, ceux-ci restent indéfinis. La différence anatomique affirme qu'il y a différence, mais l'anatomie ne suffit pas à leur définition! Il y a aussi une différence sociale avec des rôles différents, des accoutrements et des attitudes, des investissements sportifs et culturels, des jeux et des relations différents. Mais quelques soient les références rassemblées, les  différences ne suffisent pas à définir un sexe. Par contre, même si on ne sait pas en quoi ça consiste, chacun ne peut être que d'un sexe; c'est un problème que chacun aura à résoudre. La différence sexuelle est certaine mais énigmatique!

La différence sexuelle
La différence sexuelle ne peut se réduire à la place occupée: il est nécessaire en plus, de l'assumer en tant qu'acte. C'est une des raison pour lesquelles l'enfant est incapable de construire une identité sexuelle stable et qu'il doit être protégé, comme l'a admit le législateur. En effet, l'enfant ne peut être considéré comme auteur de son acte. Il ne peut être considéré responsable que de la forme qu'il y met.
La différence sexuelle est un faux problème, car l'autre sexe ne permet qu'une approche superficielle, même lorsqu'on admet que chez chacun il y a du masculin et du féminin. Que l'autre sexe reste une énigme, permet d'ailleurs la relance du désir et la perpétuation de l'amour. La différence sexuelle ne permet pas de nous identifier, mais crée  une nécessité logique de recherche d'identité, indispensable à la construction effective de notre identité. Celle-ci tente de se repérer initialement sur des différences apparentes (homme-femme), mais se fonde réellement par un choix et un engagement. On ne peut être qu'homme ou femme, mais à part Tirésias nul ne peut être l'un et l'autre (encore ne l'a-t il été qu'alternativement)...
Or, quelque soient nos étayages, aucun attribut ne suffit à stabiliser notre identité sexuelle. Nous pouvons accumuler les signes d'appartenance à un sexe, aucun signe ne fera preuve! Ce qui stabilise le plus notre identité d'adulte, c'est l'acte: "dis-moi ce que tu fais et je te dirais qui tu es!"
Plus précisément, il s'agit de l'acte et pas de l'action, l'acte dont je suis l'auteur, à la fois créateur et soumis à celui-ci dans un lien indéfectible, acte qui m'inscrit auprès des autres.

Notre identité est fondamentalement sexuelle: elle nous exclue de l'autre sexe, de façon active
et/ou passive. Ainsi le petit garçon a peur de devenir une fille et la petite fille constate qu'elle n'est pas un garçon. Deux positions qui conduisent aux rejet (initial) de l'autre sexe ou, au contraire, à l'intérêt pour l'autre sexe...
Donc dés le départ, n'ayant pas d'instinct qui nous dirige, il nous faut construire puis inventer une solution. Celle-ci n'est vraiment accessible qu'à l'adulte. En effet, quel que soit notre héritage, quelle que soit la "qualité" de notre naissance, des soins qui nous entourent, il nous faut de plus en plus dans notre société inventer une réponse dans notre relation à nous même et pas seulement dans notre relation à autrui, qu'il soit du même sexe ou non.

Plus une société est figée et rigide, plus l'identité de chacun se joue dans la relation aux autres. Plus les individus sont libres, plus leur identité se joue dans la relation à soi-même. Cette liberté tant désirée est coûteuse et nécessite des repères internes pour effectuer des choix. La liberté nourrit la solitude et nombreux sont ceux qui refusent ce prix! Nous voyons les effets de nombreuses croyances, coûteuses elles aussi, mais qui permettent de ne se croire pas seul. N'oublions pas que ça n'arrive pas qu'aux autres; la très grande majorité d'entre nous est hypnotisable, donc capable de démissionner de sa conscience au profit d'un autre. Quel bien-être de s'en remettre aux mains du Seigneur, du moins quant on a confiance...

Pour en revenir à l'enfant, il est évident qu'il doit bénéficier de conditions de vie où doit être assuré son sentiment de sécurité et favoriser son acquisition d'autonomie. Le plaisir n'est pas un but en soi mais un moyen de favoriser son développement. Les enfants gâtés sont des instruments au service de la mégalomanie des parents: une façon de se faire plaisir en instrumentant l'enfant! L'enfant roi perd son trône plus tard et est mal préparé à un monde qui lui fera pas de cadeau.
Tout ceci est connu et souvent respecté. Ce qui devient plus problématique est l'évolution de la fonction paternelle qui perd de sa visibilité étant donné l'affaiblissement de sa représentation sociale. La fonction maternelle reste constante, car au service de la survie et valorisée par l'espèce; la fonction paternelle a une référence sociale d'insertion, mais aussi est l'adresse du désir de la mère. Ainsi elle met en scène l'énigme de la relation des deux sexes: pourquoi ma mère a-t-elle choisi mon père?...

Il est indispensable que les enfants sachent qu'ils sont issus de l'union de de deux sexes différents et qu'il sont soit d'un sexe, soit de l'autre. Ceci est independant de leurs pratiques sexuelles. Un homme homosexuel n'est pas moins homme qu'un homme heterosexuel et doit faire face aux même problèmes identitaires. Par contre il ne faut pas laisser l'enfant croire à un monde unisexuel, cela perturberait dangereusement la construction de son identité, fondée sur l'existence de deux sexes exclusifs. Le fait qu'un enfant soit élevé par d'autres que son géniteur ou sa génitrice n'est qu'une situation particulière, propice à alimenter un peu plus l'interrogation normale sur la filiation.
La question essentielle est le fonctionnement de la fonction paternelle, une fois les besoins assurés. Est-elle plus difficile à faire exister dans un couple homosexuel? Nous ne pouvons le dire étant donné le peu d'expérience. Ce qui est certain, c'est qu'à notre époque, certains éléments de cette fonction sont affaiblis socialement.

La tradition constante dans les civilisations passées était que les enfants héritaient de la position sociale de leurs parents, mais surtout de leur père: même profession, même importance sociale, même fonctionnalités. Bien sûr, il y avait des exceptions qui confirmaient la règle, tout en flattant la possibilité que, par son mérite ou grâce à la chance, chacun puisse aller au delà du sort. Cette constance imposait le respect du père qui transmettait sa place et sa charge. N'oublions pas que le parricide a de tout temps, été considéré comme le pire des crimes... le père était le représentant légal et social de/pour la société, au-delà de la famille qu'il avait fondée. Il était le maillon fondamental, officiellement, à l'existence sociale de tout descendant.

À notre époque, nous "recentrons" le paternité à l'intérieur de la famille. L'enfant est de moins en moins dans l'imitation tout en conservant l’exemplarité du père. Celle-ci n'est plus seulement validée par la réussite sociale, mais se centre sur des valeurs plus authentiques. Combien d'hommes connus ont des enfants qui dénoncent cette fausse réussite apparente, par leurs propres agissements, et démentant ainsi l'image parentale! Que de faces cachées révélées indirectement, pour ceux qui acceptent de voir; ceci de plus en plus, en particulier par ceux qui mettent en avant les valeurs morales et qui sont souvent ceux qui les contournent le plus. L'hypocrisie est de plus en plus dévastatrice et nous en arrivons à refuser un jugement parce qu'il est dit "jugement de valeur" et refouler le mot "morale" qui pourtant est inévitable puisque ce mot indique les mœurs pratiquées.

L'Acte
Nous sommes donc à devoir chercher de plus en plus le fondement de l'acte, celui-ci étant de plus en plus ouvert aux interprétations. Aussi le père n'échappe pas à son époque et ne pouvant plus s'appuyer comme avant sur le respect du bien publique, comme justification, il est interpellé sur le bien qu'il sert vraiment. Il est de plus en plus isolé et convoqué à s'expliquer, parfois à se justifier.
Progressivement le vrai remplace le bien comme référence, dissociation déjà manifeste dans l'art, par le renoncement de ce dernier au beau. Ainsi, comme dans l'art, nous constatons de plus en plus d'impostures et de rois nus dans ses habits neufs. La perte du "bon sens", qui n'est que la temporisation par la tradition, précipite dans le désœuvrement et l'angoisse du choix singulier. L'absence de soutien sociale et de valorisation de la place du père le désidéalise. L'enfant sera plus vite plus soucieux de juger son père plutôt que de l'aimer, dans l'attente là comme ailleurs d'être séduit.
Cette séduction est souvent à l'inverse de l'intérêt de l'enfant qui a bien plus à gagner à pouvoir croire initialement à un au delà de l'immédiat, même s'il doit déchanter plus tard...

les Croyances et le jugement
En effet l'enfant se construit et s'organise grâce aux croyances qu'il met en place, s'invente un avenir qui l'aide à supporter un présent incomplet. Ses croyances s'étayent surtout sur le père. La mère, il n'y croit pas parce qu'elle est indispensable, source du réel de la satisfaction de ses besoins; tandis que le père est initialement une croyance imaginaire sur laquelle il projette ses espoirs et ses craintes, mais aussi la possibilité d'une autre satisfaction que celle des besoins. Ce père imaginaire admiré, aimé ou haï, oriente ses aspirations. La plus grande souffrance de l'enfant est la honte qu'il pourrait éprouver à son égard. On n'oublie jamais l'humiliation de son père!
Le père est celui sur qui l'enfant mise, de façon différente selon qu'il soit garçon ou fille: être comme lui, ou se situer par rapport à lui.

Ce père imaginaire sera soumis aux épreuves de réalité. Confronté au père réel, l'enfant a ses croyances attaquées et amoindries. Il en résulte un déplacement de l'image investie vers la cause soutenue par celui-ci. Souvent la magnificence de l'image semble détenir peu de valeurs réelles.
Il faut donc, non pas juger son père, mais juger de ce qu'il y a bon à prendre de/en/chez lui. Car, pour la plupart des humains, il est impossible de ne pas intégrer des valeurs paternelles pour stabiliser son existence et construire son identité. Néanmoins, on ne peut réussir ni pour son père ni contre lui, mais au-delà (ce qui ne signifie pas au dessus). Le passage par le père est obligatoire et c'est ce dont se plaignent les névrosés. Leur refus d'héritage les encombre d'un passé qu'ils ne parviennent pas à modifier. Il n'est pas indispensable d'aimer son père, mais il est nécessaire de trouver chez lui quelque chose à respecter. C'est là dessus que chacun peut s'appuyer pour s'adapter au monde et surtout à soi-même; c'est à dire remplacer les croyances par le jugement.

Le père réel est moins séduisant que le père imaginaire projeté par l'enfant à sa convenance. Il a le rude du réel, du réel bête et obstiné à être là quoiqu'on en dise!
Le réel a cet inconvénient de n'être pas négociable: il faut faire avec. Or, nous pensons pour la plupart que notre père réel est mal foutu, sinon nous serions nous-même beaucoup mieux... sans doute! Le réel n'est pas juste, il est vrai. L'enfant doit faire avec. Néanmoins l'enfant n'acquière que progressivement les moyens de prise en compte du réel et ses parents doivent suppléer activement à ses carences. Ce réel sur lequel se fracasse le merveilleux de l'imaginaire, est insupportable sans "l'enrobage" du langage. La langue permet de communiquer, mais plus encore elle permet de circonscrire les choses et d'y placer plus ou moins de valeur. Le jugement doit composer avec les limites du réel et la hiérarchie des valeurs qui s'originent du coté paternel.

Le père est restrictif par sa simple présence: l'enfant doit tenir compte de sa présence sans bénéficier d'une impression de complémentarité, comme avec sa mère. Tout d'abord ce père est un gêneur qui suscite plutôt un rejet, s'il n'est situé que par rapport à la mère. D'où l'importance de la relation qu'il crée directement avec l'enfant.
L'amour maternel est considéré comme "naturel" et indispensable. L'amour paternel est considéré comme une chance. L'amour maternel sécurise, l'amour paternel valorise. Les enfants sont très sensibles à l'amour de leur parents pour se sentir en sécurité et pour entreprendre.
L'amour du père rassure l'enfant; il protège initialement l'enfant de sa propre agressivité envers son père et ensuite celle, éventuelle, des autres à son égard. Il est à la fois référence et soutien.

Nous constatons que la "composition" paternelle est importante dans sa représentation, dans ses investissements, et dans ses relations  particulières avec l'enfant. Le père est celui par qui tout peut arriver, mais qui fait que tout n'arrive pas. Le pire est évité et le meilleur est espéré par la fonction paternelle. Mais ainsi il est encore une fois réducteur: Il réduit le passé à avoir été ce qu'il a été et rien d'autre.
Le névrosé n'accepte pas son passé; en général parce qu'il le croit pas assez bon, pas assez bien. Mais s'il ne l'accepte pas c'est tout d'abord parce qu'il est restreint à ce qu'il a vraiment été. Dieu est, comme le père, celui qui peut tout et grâce à qui tout reste possible; donc rien n'est perdu, du moins dans l'au-delà. Mais, quant au passé, même Dieu ne peut le changer. Avec le père, hélas, il y a de la perte! Abandonnant le père imaginaire tout-puissant, l'enfant va progressivement devoir s'adapter à son père réel. Le père réel ne permet pas d'espérer, il contraint à devoir s'adapter. C'est pourquoi il est "représentant" de la loi, là où le père imaginaire est le maître de La Loi. Le père réel subit et supporte La Loi, il ne fonde la loi que dans la mesure où il l'accepte comme nécessaire aux relations aux autres et à soi-même. La loi n'existe pas parce qu'elle est bonne, ni juste, mais parce qu'elle est indispensable pour sortir de la confusion (ce qui n'empêche pas de soutenir le juste).

Le père est donc dans la servitude volontaire et assumée, sans renoncer à tendre vers la justice, dans laquelle l'enfant croit. C'est cette croyance en la justice qui rend la Loi supportable. Si cette croyance en la justice est démentie par le comportement du père, il ne peut être le représentant adéquat de la Loi dans la fonction paternelle. Dans un premier temps il peut incarner Zorro, figure sympathique du père imaginaire d'une forme de justice paranoïaque.
Hélas il faudra abandonner cet univers manichéen, séparation confortable entre le bien et le mal, si reposant dans tant de films héroïques... Hélas il faudra construire son propre jugement, relatif, avec peu de savoir, dans la solitude de l'honnêteté! Hélas à défaut de garantie externe, il me faudra compléter mon jugement de l'examen de la cause qu'il sert! L'adolescence est "l'agonie de l'enfance", n'est-ce pas?