samedi 26 janvier 2013

L'adolescence II: le passage à l'acte

Cette période de recomposition de l'identité s'accompagne souvent de souffrances. Elle est propice à l'émergence de pathologies, parfois même de déséquilibres profonds. Nous aborderons un certain nombre d'entre elles, phénomènes superficiels et transitoires ou fixations rigides et profondes.

Le passage à l'acte
Le passage à l'acte n'est pas un passage par l'acte. Comme indiqué dans l'article précédent, il n'est pas un choix d'auteur résultant de l'analyse des enjeux et des moyens, et donc solution apportée à un problème. L'acte véritable résulte d'un choix assumé par l'auteur, bien qu'il ne puisse en mesurer toutes les conséquences. L'auteur est donc sensé s'appuyer sur le respect des valeurs qui lui sont essentielles. Il accepte, à partir des repères qui sont les siens, de prendre le risque d'un choix dont il ne peut complètement préétablir les conséquences. Il en accepte la responsabilité. Le passage par l'acte s'inscrit dans la relation aux autres et dans la relation à soi-même.
Le passage à l'acte est une réaction d'expulsion du problème présent dans la relation. Cette relation peut être ou pas le lieu initial du problème. Le passage à l'acte vient donc comme une sorte de solution plus économique que dynamique. Elle vise plus à un soulagement qu'à la résolution du problème. le passage à l'acte peut devenir un mode de traitement des tensions qui produisent un déplaisir. Il s'accompagne généralement d'une fuite de la responsabilité, responsabilité soutenue dans le passage par l'acte. Le passage à l'acte est hors sens, il ne s'inscrit pas dans une continuité mais vient comme rupture d'une situation.

Pourquoi l'adolescence est-elle propice au passage à l'acte?
L'enfant essaye de se situer par rapport à un sens qui s'inscrit dans sa relation aux autres. Sens qui initialement vient des autres. Sens qui l'enserre, à l’intérieur duquel il tente de se mouvoir, selon le principe du plaisir; en quelque sorte il tente de tirer son épingle du jeu tout en restant dans le jeu.
L'adolescent perçoit que quoi qu'il fasse de bien, ce jeu relationnel ne suffira pas à l'apaiser. Une première réaction peut être de dénoncer, voire de combattre le jeu relationnel. L'inconvénient de cette attitude est qu'en plus des désagréments produits, il ne parviendra pas ainsi à stabiliser son identité. Cela peut mettre du temps avant qu'il ne réalise qu'il ne peut pas réussir contre, pas plus qu'il ne peut réussir pour. Réussir pour, parfois contre, c'est la position de l'enfant. La réussite pour l'adolescent n'est que au-delà, dans la rencontre avec lui-même.
C'est pourquoi l'enfant a besoin de parents qui assument leurs responsabilités en l'encadrant de limites et de repères, qui lui permettront d'acquérir progressivement une autonomie ; tandis que l'adolescent a besoin de se repérer, de repérer ses limites et ses repères. L'adolescent a donc besoin d'interlocuteurs et non d'éducateurs. L'adolescent n'est plus éducable, il doit dorénavant s'éduquer. Cela rend nécessaire que les adultes modifient leur position dans la relation avec lui. L'enfant avait besoin d'explications, l'adolescent a besoin de s'expliquer.
L'enfant a besoin d'être sécurisé grâce à la prise de responsabilité de l'adulte, l'adolescent a besoin d'être rassuré par la validité de ses choix. Pour l'aider, l'adulte doit accepter de l'aider à élaborer des solutions qui seront les siennes, et donc de ne plus vouloir le contrôler comme il le faisait avec l'enfant. L'adulte amène l'enfant à prendre en compte les valeurs relationnelles. Lorsque l'enfant transgresse, il transgresse par rapport à l'adulte. L'adolescent doit découvrir, en plus des valeurs relationnelles importées,  les valeurs d'existence qui lui sont propres. L'enfant est contraint d'apprendre, d'accepter et intérioriser les notions du bien, l'adolescent doit y rajouter la notion de ce qui est vrai pour lui.
L'adulte dirige l'enfant et doit négocier avec l'adolescent. L'adulte impose un cadre existentiel à l'enfant à l'intérieur duquel celui-ci est autorisé à se mouvoir. L'adulte établit un pacte avec l'adolescent, pacte qui doit tenir compte de la prise de parole de l'adolescent au-delà des seules valeurs de l'adulte. C'est là que se pose la question de la tolérance, à savoir admettre ce qu'on ne comprend pas, ce qui n'est pas sans poser la question des limites du supportable. L'adolescent devient pour l'adulte en quelque sorte un étranger. Il doit renoncer à se retrouver dans l'adolescent comme il pouvait le faire avec l'enfant. Il doit encourager l'adolescent à cheminer dans ses explorations, à se gouverner, bien que celui-ci le fasse autrement que ce qu'il attendait. L'adolescence est en quelque sorte à l'image de la tour de Babel: plus la construction s'élève, plus apparaît la diversité parmi les constructeurs, et moins ils se comprennent.
L'adolescence est cette période au sortir de la famille et à l'introduction dans un monde plus large, plus complexe, hors des investissements des parents. C'est la mise à l'épreuve de l'autonomie, qui dans notre société s'appuie de moins en moins sur des repères relationnels et de plus en plus sur des repères internes particuliers à chacun.
L'adolescent doit construire ses valeurs propres et découvrir et accepter ses limites.

Comme nous l'avons vu, l'enfant agit en référence au cadre éducatif, en somme, il réagit à l'autre. L'adolescent est dans la gêne de devoir tenir compte de l'autre, mais aussi de devoir répondre à une attente nouvelle pour lui, une attente qui est de se réaliser à travers ce qu'il fait. Il peut tenter de contourner cette difficulté en ignorant cette attente de soi-même et en la déplaçant dans la relation à autrui. Il surcharge ainsi la relation aux autres, forçage qui perturbe l'analyse et l’exécution de l'acte.
Le passage à l'acte fait l'impasse de la relation à soi-même par une surenchère de la relation à autrui. C'est une réaction de désarroi qui peut prendre de multiples formes. Nous en proposons deux illustrations.

La scarification
La scarification est tout d'abord l’événement d'une rupture. Il y a un avant et un après. Cet événement dans notre société est considéré comme important, étant donné l'inquiétude qu'il suscite. La trace témoigne d'un changement, sans que le sens soit évident.
Les scarifications initiatiques d'Afrique ou de Polynésie ont un sens. Ce sens n'est pas décidé par le postulant, il est établi par les autres dans un milieu relationnel stable, fort, imposé et accepté par tous. Cette scarification désigne un passage, le plus souvent de l'état d'enfant à l'état d'adulte. Il en résulte une place, une fonction, des obligations instituées.
Les scarifications de nos adolescent(e)s sont toujours historiquement situées. Chaque marque peut être référée en heure et en lieu, parfois avec des circonstances particulières. Par contre, l'adolescent est incapable d'en donner un sens, sinon réactionnel à quelqu'un ou à quelque-chose.
La scarification me semble être une tentative pour sortir d'un état de confusion douloureuse. C'est en quelque sorte un moyen de se couper de cette confusion par l'instauration d'une marque ineffaçable. C'est une trace qui ne mène nulle-part, mais qui témoigne d'une existence qui tente de sortir du silence de la confusion. C'est une parole hors-sens, désespérée, comme un cri. Ce serait donc une erreur d'y projeter une signification spécifique, bien que la scarification témoigne toujours d'une souffrance. Il s'agit donc de favoriser une prise de parole, fut-elle désagréable. Cette parole est moins une revendication adressée à autrui qu'une recherche pénible d'un sens qui se dérobe.
La peau est une surface particulièrement propice à être située entre soi et l'autre. Bien que ma peau "m'appartienne", elle est regardée et montre à l'autre ce que j'y inscrit. Agir sur sa peau, c'est agir sur l'autre. C'est pourquoi la scarification n'est pas qu'une agression à l'égard de soi-même, mais est ordinairement perçue comme aussi une agression à l'égard d'autrui. En fait, c'est une interpellation où l'autre est mis en demeure de produire un sens, bien qu'aucun sens ne pourra contenir cet acte. La scarification est donc une tentative de contraindre autrui à produire un sens là où seul l'adolescent peut le faire. Il peut en résulter une illusion de pouvoir dans le cadre d'un masochisme avec l'illusion de "mener le bal".

Le tatouage
Le tatouage est aussi un marquage de la peau dont le sens fait question. Mais le tatouage est toujours une figuration et a une signification. Il est un moyen d’interpellation de l'autre comme l'est la scarification mais il n'est pas une déchirure de cette surface entre soi et l'autre, il est un modelage qui tente de contraindre le regard que l'autre porte sur moi. Cette contrainte n'est pas vécue comme agressive, car reste toujours délimitée dans le domaine qui organise cette relation à l'autre.
Un tatouage doit être beau, bien délimité, il a à charge de valoriser, dans le regard de l'autre, le porteur du tatouage. Cela n'exclut pas la provocation qu'il indique: "je ne suis pas celui que tu crois". Il ouvre ainsi un questionnement au-delà du paraître et renforce l'identité relationnelle. Bien qu'il n'ait pas à proprement parler de sens, il s'adresse par son imaginaire à autrui. Le tatouage peut ainsi désigner une appartenance à un groupe.
À l'opposé de l'horreur que peut susciter la trace de la scarification, le tatouage a souvent une valeur érotique. Il renforce imaginairement l'identité sexuelle là où la scarification la dénonce. Il prétend à un pouvoir d'intervention sur cette identité, en produisant un attribut imaginaire choisi. La scarification est un geste de révolte, le tatouage est une affirmation de soi. La scarification proteste, le tatouage affirme. Nous aurions tort d'enfermer ces deux gestes dans un sens délimité, voire même dans une signification. Ce sont deux formes de prise de parole adressées à l'Autre plus que la construction d'un discours.
La scarification témoigne d'une difficulté à être là où le tatouage affirme une volonté à exister.

L'adolescence I

Comme nous le savons, les adolescents ne sont plus des enfants, mais ne sont pas (encore) des adultes. Que sont-ils?
Il y a des sociétés sans adolescents et sans adolescence. Ces sociétés, qui ont enfants et adultes, passent de l'un à l'autre par l'initiation. Celle ci est un passage, au moyen d'un rituel connu des initiés, qui est subi et conduit le postulant à devenir un adulte. Ceci n'existe que dans des sociétés fermées où le statut de l'adulte est consensuel et fixé par la loi. Nul ne peut y échapper sinon à s'exclure de la communauté. Les valeurs sont collectives et identiques.

Mais nous ne sommes pas dans une société ou les fils et les filles font comme leur père et mère! Au contraire, nous voyons plutôt l'inverse et ce avec l'encouragement des parents... Cela a pour conséquence que chacun doit trouver sa solution.
Nous voici dans l'errance, à la recherche d'un mode d'existence nouveau, à découvrir, peut-être à inventer. Il n'existe aucun modèle fiable, malgré parfois quelques vaines tentatives. L'adolescent ne trouve plus autour de lui la façon de devenir adulte, il lui faut donc inventer une réponse à une question qu'il ne comprend pas.
Dans une société initiatique, il trouvera dans sa relation aux autres ce qu'il lui faut admettre pour pouvoir intégrer le monde des adultes. Dans notre situation actuelle, certaines familles, certaines communautés étayent ainsi ce passage, avec plus où moins de résultats. Mais pour la grande majorité, ces repères relationnels ne suffiront pas. Il faudra établir des repère internes, des repères singuliers.
En effet, aux repères de l'enfant vont devoir s'ajouter d'autres repères. Ceux de l'enfant ne suffisent plus. Ceux-ci sont essentiellement une question de place occupée. Toute place s'articule à d'autres places, et donc ne vaut essentiellement que par cette articulation.

Pour l'adolescent, du fait de la puberté et poussée pulsionnelle qui en résulte, il ne peut en rester à ce système et doit faire face à une donnée supplémentaire: à sa relation aux autres, s'ajoute sa relation à lui-même.
Cela change beaucoup sa vision du monde, dont il fait partie. Ce monde ne peut plus être stable comme il le souhaitait, la place ne suffit plus, devient essentiel ce qu'il y fait. Ainsi, la question de l'acte devient prédominante!
Avec l'adolescence, la question du passage à l'acte apparaît. Pendant l'enfance, l'enfant agit certes, mais on considère cette action comme une résultante dont l'enfant n'est que l'agent exécutant, sous l'influence de l'environnement, et non pas comme l'auteur de son acte. Il n'a qu'une responsabilité partielle. Une responsabilité de forme plus que de fond. D'ailleurs l'éducation qu'on lui impose porte surtout sur les formes. Nous constatons d'ailleurs que dans toutes les sociétés, l'enfant n'est pas considéré comme responsable.
L'adolescent ne peut pas rester seulement dans le souci de sa relation avec autrui, il lui faut aussi chercher ce qu'il veut. Ce qu'il veut, pas seulement ce dont il a envie.
Donc, à la question de la place occupée s'ajoute la question de l'acte, qui se manifeste initialement par le passage à l'acte.

Le passage à l'acte n'est pas le passage par l'acte.
Le passage à l'acte est une tentative de renforcer une identité malmenée par les poussées pulsionnelles de la puberté. Bien sûr, les événements vécus pendant l'enfance peuvent bousculer la quiétude de l'enfance, mais de toute façon, la puberté bousculera l'ordre établi.
Le passage à l'acte vient suite à un défaut de compréhension et d'assimilation, comme une sorte d'expulsion vers la relation avec autrui d'un échec initial de la relation avec soi-même. Ainsi, dans la nécessité d'établir des nouvelles références relationnelles, l'adolescent, dans son embarras et à défaut de pouvoir continuer comme avant, peut être tenté d'être contre et agir en conséquence. Avant il voulait croire et maintenant il conteste, accuse les adultes de l'avoir trompé. Derrière ce comportement, la peur est présente. L'adolescent, qui comptait sur les autres, va devoir compter sur lui-même, mais aussi compter avec les autres.
Déstabilisé, l'adolescent cherche un nouvel équilibre, mais ce ne peut être une simple rectification, c'est une prise en compte nouvelle. Avant, il aspirait a un équilibre stable (la bonne place), il va devoir mettre en place un équilibre dynamique (l'acte satisfaisant). Ce changement est majeur, car s'il répond à une nécessité nouvelle, il va permettre (enfin) un accès à une authentique satisfaction.

Le passage par l'acte est le meilleur moyen d'obtenir une satisfaction. La satisfaction est le meilleur moyen d'établir son identité. Et l'identité est notre souffrance fondamentale, à la différence des autres mammifères.
Voilà un problème fondamental des êtres humains, réactualisé à l'adolescence: établir une identité dans laquelle il pourra se loger. Cette quête peut aller à l'encontre du principe du plaisir, et pour pouvoir y parvenir, il lui faudra tenir compte de ce qui est vrai pour lui.
La vérité n'est pas toujours bonne à dire ou à entendre, mais elle est têtue, non négociable et doit être prise en compte. La vérité est la partie réelle de chacun de nous, avec laquelle chacun doit se débrouiller, comme il doit se débrouiller avec le réel du monde. Ce réel s'est mis en place au fur et à mesure de l'histoire de chacun comme de l'histoire du monde, c'est un résultat qui peut devenir un boulet à traîner si on ne sait s'accorder avec. L'enfant ne se préoccupait pas de qui il était, entièrement tourné vers les autres: "D'où est-ce que je viens?" L'adolescent est encombré de lui-même: "Qui suis-je?" L'éducation ne nous apprend jamais qui nous sommes. L'éducation nous apprend ce que l'autre attend de nous. L'adolescent est seul face à sa question. C'est sur quoi se heurtent beaucoup, en particulier du fait de leur ignorance.
C'est de répondre vraiment à cette question qui lui permettra d'accéder à une authentique satisfaction. L'enfant pouvait croire qu'il pouvait satisfaire l'adulte, l'adolescent va devoir découvrir comment se satisfaire.

La satisfaction n'est pas un accord avec le monde, ce qui pourrait être une définition du bonheur, la satisfaction est un accord avec soi-même. Elle est éprouvée dans le monde car c'est dans le monde que nous nous réalisons, et que nous réalisons ce que nous faisons. La satisfaction prend en compte nos besoins (élémentaires), mais aussi nos valeurs (essentielles), y compris celles qui sont propre à chacun.
Pour les autres mammifères, la satisfaction prend en compte leurs besoins mais aussi les besoins (de survie) de l'espèce. Nous constatons que les besoins de l'espèce sont les plus importants pour eux, malgré le coût éventuel. Pour les êtres humains, la satisfaction prend en compte les besoins mais aussi, malgré le coût, des valeurs qui ne coïncident pas toujours avec les besoins de l'espèce (et parfois à l'inverse, ce qui est une particularité humaine). L'être humain a des valeurs collectives (besoins, morale) mais aussi des valeurs particulières, voir singulières. Ainsi les humains sont conduit à réaliser des valeurs collectives et des valeurs singulières qui peuvent s'opposer: les raison du cœur et les raison de l'esprit, ou choisir entre sa mère et la loi, etc...
L'être humain se trouve ainsi à s'interroger sur les sens de sa vie, ne pouvant se contenter d'un sens général, comme le font les autres animaux. "Dis-moi ce que tu fais et je te dirais ce que tu es!" Tous les mammifères, y compris nous-même, passent de l'état de petit à celui d'adulte par un processus de maturation physiologique. C'est à la fin de ce processus que les mammifères atteignent leur complétude, à savoir non seulement survivre de façon individuelle, comme le fait le petit, mais aussi veiller à la survie de l'espèce ; c'est le sens de leur existence. L'être humain subit ce processus de maturation mais doit construire un sens, ne disposant pas d'un instinct. Ce sens, comme nous l'avons dit, est double: par rapport à l'espèce et par rapport à lui-même. Par rapport à l'espèce, il est partiellement établi par son éducation, mais peut être modifié par les événements et par une relecture du passé. Par rapport à lui-même, cela reste beaucoup plus confus car nouveau, non préétabli, quoi que sous l'influence de son histoire.

L'adolescent, dans notre société, va être confronté à deux choix majeurs: le choix de la profession et le choix amoureux. Ce choix n'est pas qu'un choix de départ, n'est pas qu'un bon choix initial, mais devra être un choix vrai, c'est-à-dire un choix dynamique à travers lequel il se réalise.
Donc, l'adolescent va devoir devenir auteur de son choix. La vacillation de l'identité pendant l'adolescence explique pourquoi c'est une période si difficile, propice à l'apparition de difficultés nouvelles et spécifiques.

jeudi 24 janvier 2013

Élever un enfant III: L'enfant paraît

Lorsque l'enfant paraît, il a une longue histoire derrière lui. En effet, quoiqu'il soit héritier des gènes de ses parents, il l'est aussi, éventuellement des biens, mais surtout d'une histoire qui commence avant lui. Que d'attentes, d'espoirs, de demandes, de malentendus... Le voilà chargé, contraint de répondre présent à des contradictions: valoriser ses parents, les rassurer, accepter leurs valeurs, réaliser leurs ambitions, s'épanouir, être heureux, rendre heureux, entreprendre voire inventer, être exceptionnel! Mais il ne doit pas (trop) déranger, ne pas (trop) coûter, ne pas contrarier, ne pas s'affirmer et surtout ne pas s'opposer.

Il faut qu'il comprenne avant de réaliser, qu'il assimile avant d'entreprendre, qu'il soit meilleur que les autres, si possible le meilleur. De plus en plus, les parents espèrent qu'il réussisse sa vie et la leur...comme ils le souhaiteraient!
J'exagère? Interrogez-vous! Si vous voulez comprendre, il faut commencer par admettre. Le trait vous paraît forcé? Bien sûr tout cela n'est pas conscient, réfléchi, mais cela reste tout de même confusément présent. Que d'espoirs exprimés ou tus, connu ou ignorés, mais actifs.

Un problème spécifique de notre époque est la modification de l'organisation sociale de la famille: sa composition, sa construction, sa place dans la société, sa flexibilité, son adaptabilité interne et externe, etc...
D'autre part, les parents savent de moins en moins élever leurs enfants. Ils n'ont plus d'expériences de vie avec des tout-petits, ont une approche intellectuelle de l'élevage, situent l'éducation à effectuer comme devant être différente de celle qu'ils ont reçue (et qu'ils croient avoir subie). Ces parents sont désemparés par cette situation radicalement nouvelle, pour laquelle ils sont beaucoup moins préparés que de part le passé. Ils ont plus appris dans une société plus respectueuse de l'enfant, mais ont moins d'expériences concrètes, moins de situations vécues et moins de savoir-faire (valable ou non).

Il est essentiel de comprendre que la première mission de tout parent est de favoriser l'accès progressif à l'autonomie de l'enfant!
Il ne s'agit pas d'indépendance: celle-ci est par rapport aux autres, mais nous sommes des animaux sociaux, dépendants les uns des autres, aussi bien au niveau individuel que collectif. L'indépendance est relative et souvent illusoire... L'autonomie se construit par la mise en place de repères qui ne sont pas forcément généraux, ni même partagés et qui peuvent donc être singuliers, propre à quelqu'un. L'autonomie posera la question de l'authenticité. Elle se construit en soi, dans la relation à soi-même, tandis que l'indépendance se construit dans la relation au autres.
L'enfant construit son psychisme en relation avec autrui, en particulier les personnes proches. Nous connaissons depuis longtemps l'importance de la relation avec les parents. L'enfant s'organise dans la relation en évaluant sa place dans la relation. Une "bonne" place lui offrira un sentiment de sécurité. Ce sentiment est indispensable pour tout enfant ; il se donne beaucoup de mal pour cela, mais pas toujours repérable par l'entourage. Parfois son comportement est paradoxal et semble aller à son encontre. Il faut savoir, en tant que parent ou en tant qu'adulte responsable, que quelque soit le comportement d'un enfant c'est un élément sine quae non d'un développement harmonieux.

La sécurité étant assurée par la relation avec les adultes proches, il est évident qu'il vaut beaucoup mieux que ces proches se sentent eux-même en sécurité! Tout d'abord, la jeune maman vulnérable dans sa nouvelle situation et vulnérable au travers de son enfant, doit être protégée. Elle sera particulièrement sensible à la relation avec son conjoint. La présence et l'attitude de celui-ci sont très importantes lors de la grossesse et du post partum. C'est une période où s'inscrit dans la relation entre elle et son enfant des éléments, plus ou moins inconscients, qui seront déterminants.
 Les relations avec sa famille d'origine vont être modifiées: elle change de statut, le passé surgit avec une lecture nouvelle, le vécu est revisité, de nouvelles attentes surgissent. La grossesse indique une sexualité active, visible, affirmée. La naissance de l'enfant indique une prise de position relationnelle. Acte double qui contraint à une réorganisation importante. D'ailleurs ce qui définit une famille n'est pas l'alliance du couple, mais l'existence d'enfant(s).


Sommaire: I. C'est difficile
Précédent: II. La grossesse
Suivant: IV. La mère

Élever un enfant II: La grossesse

L'enfant intra utero perçoit de plus en plus ce qui l'entoure. Cela n'est pas sans effets, et les puéricultrices ont constaté depuis longtemps l'influence du déroulement de la grossesse sur l'attitude initiale de l'enfant. Une grossesse heureuse est un bon démarrage dans l'existence. Celle-ci est un moment particulier dans la vie d'une femme, dont nous avons constaté combien les femmes parlent peu. Elles abordent plus facilement leur accouchement plutôt que la grossesse.

La grossesse est une période de bouleversement dans la vie d'une femme, du corps et de l'esprit. Vécu agréablement ou pas, selon les moments, c'est un évènement subjectif et objectif. Cette transformation, plus ou moins perçue, va au-delà de ce que la mère en devenir perçoit ; il peut en résulter un sentiment de dépossession de soi-même, ou de plénitude. Instants de "maladie" ou d'extase, angoisse ou enthousiasme, rarement indifférents. Il s'agit d'une jouissance nouvelle. Cet état est intense, mais indicible pour beaucoup autrement qu'en terme de gêne. Le bien-être dépend beaucoup de l'environnement immédiat, mais pas seulement. C'est un moment où apparaissent des questions nouvelles, parfois étranges dans leurs formes et pas aisément identifiables. Ces questions résultent de la nouveauté de la situation, l'inconnu. Elles seront traités, comme toujours, par association à ce qui a été vécu, conscient ou oublié .
Cette situation nouvelle va faire resurgir des références antérieures ; en effet, l'être humain essaye spontanément d'associer le nouveau à ce qui est déjà là pour l'assimiler. Il peut en résulter un vacillement de l'identité, en particulier lors de la perte de l'état de grossesse (baby blues, psychose puerpérale...)

Souvent, lorsque la grossesse est bien vécue, elle s'accompagne d'un repli sur soi, ou plutôt d'une mise à l'écoute de la grossesse. Celle-ci est une aventure sensorielle nouvelle, étonnante, souvent intense, qui modifie la relation de la future mère à son corps. Elle modifie certes l'image du corps et notre esthétique à cet égard a changé. Maintenant, au contraire d'il y a quelques années, la femme enceinte est belle, aux yeux des autres, car renfermant le merveilleux. Les grossesses ne sont plus cachées mais montrées.
La relation au corps elle-même change, avec les sensations nouvelles dont l'origine est attribuée à l'enfant. C'est un bouleversement que d'avoir un corps habité par un autre, aussi proche soit-il. Il peut en résulter une impression de complétude: rien ne manque. Cette atteinte du merveilleux n'est possible que si elle est acceptée, voire soutenue par l'entourage.
Nous pouvons constater, simultanément au développement de l'image du merveilleux de la femme enceinte, l'apparition dans la fantasmagorie collective de l'horreur de l'alien en tant que parasite humain, venant habiter le corps sans consentement. Nous pouvons ainsi avoir une idée de l'horreur que peut éprouver la femme enceinte lorsque cette grossesse n'est pas consentie. Une femme enceinte est vulnérable dans son interprétation de la grossesse, étant donné les effets d'influence de l'environnement, y compris de son état de santé.
La grossesse est donc un moment de renforcement identitaire ou de vacillation identitaire.



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samedi 19 janvier 2013

Autisme II: Soigner l'autisme?

Que nous puissions découvrir des produits qui aient des effets, cela est probable. Mais à quel usage? Ce qui est souhaitable est que nous puissions aider les autistes a se sentir mieux, mais en quoi?
L'enfant autiste, par sa stratégie d'isolement obtient une quiétude fragile. C'est une stratégie qui ressemble un tout petit peu à celle du débile, en plus radicale: réduire les perceptions qui par leur intensité entraînent la souffrance. Difficulté d'autant plus grande que l'autiste existe tout d'abord à travers ses perceptions. La perception est son lieu d'existence par excellence, il y est happé par l'extérieur: valeur sensorielle, vibration existentielle.
Mais les autres humains ne supportent pas le superbe isolement de l'autiste, son refus du lien social. Nous supportons mal l'enfant "sauvage" qui refuse notre civilisation, nos investissements, se tient à l'écart mais reste hypersensible et bouleversé par ce qui l'entoure.

L'autiste ne se laissera jamais réduire à notre normalité. Il peut s'en approcher, sous la contrainte, de façon très limité et au prix fort. Il faut le contraindre à intérioriser par la pression relationnelle et la répétition.
L'autiste n'est jamais demandeur, il concède.

Alors c'est une question de morale et d'éthique.
J'entends par là qu'il faut avoir l'honnêteté de ne pas nier le coût pour lui, de ce par quoi il va devoir passer; ne pas se fonder sur le préjugé que toute performance obtenue est un progrès (pour qui?) et que les résultats ne seront qu'un aménagement coûteux.
Sur le plan moral, c'est à dire des mœurs, au pays du rationalisme intellectuel, l'autisme suscite de nombreuses spéculations, quant aux autistes, ils sont cachés et oubliés.
C'est une question éthique où chacun fait face en son nom, à cette présence étrange. À chacun de prendre position, fut-ce par son silence, à partir de son embarras. Quelle réponse à cette question non formulée, mais présente du fait de cette présence.
L'autiste est singulièrement humain en dénonçant par son refus ou son impossibilité de partager notre mode de communication spécifiquement humain: le langage. Il nous démontre que tout n'est pas langage, vivant dans un en deçà de cette construction difficilement acquise par chacun. Il ne supporte pas cette division subjective qui nous laisse toujours à côté: à côté de l'objet visé, à côté du sens qui échappe, à côté de celui auquel je m'adresse. L'autiste n'est pas a côté, il est dedans. Dans le réel du perçu, intense, jouissant de chaque moment au risque de l'anéantissement. Anéanti, l'autiste renaît de ses cendres, rassemble sa matière et renaît, organe sensible intensément vivant. Nos valeurs sont dérisoires par rapport à ce qu'il vit. Nos investissements non advenu, nos existences fades; mais il ne le sait même pas et cela l'indiffère complètement.
Mais on le laisse pas s'en tirer comme ça, on va le chercher. Et pourtant qu'a-t-on à lui proposer? Un monde plus humain, plus retors, plus riche et divers, plus, plus, plus...
Ce monde, il l'évite, se trompe t-il? Est ce parce que nous sommes effrayés qu'il faut le tirer à nous?

SOIGNER
Peut-on soigner l'autiste? Est-il malade? Je suis tenté de dire: non l'autiste n'est pas malade. Alors est-il souffrant? La principale souffrance que nous pouvons constater est due aux intrusions. Dans son monde fermé, si celui-ci reste stable et constant, il semble peu souffrir. Éduquer, soigner c'est le faire souffrir. Toute souffrance n'est pas à écarter, mais pose la question de quelle cause elle sert!
Il me semble que rien n'indique que l'autiste soit demandeur d'autre chose que de présence; une présence calme, patiente, homéostatique. La société, l'environnement est il en mesure de s'adapter à l'autiste? Dans quelle mesure l'autiste doit il s'adapter au monde des autres? Dans quelle mesure le peut il? C'est un choix sociétal. Dans quelle mesure une société accepte et soutient le droit à exister de l'autiste?
Selon les différentes sociétés les autistes ont été plus ou moins tolérés, mais il n'y a qu'en occident que certains s'efforcent de les intégrer à tout prix. Souvent le coût pour celui qui le subit me partait sous-estimé par rapport au résultat. Phrase politiquement incorrecte dans un pays où on se refuse d'évaluer les coûts au nom  du droit à... Il s'agit du coût pour la collectivité, pour les proches, mais surtout du coût pour l'autiste lui-même! En effet l'autiste, au contraire de sa famille, n'est pas demandeur d'intégration mais de tolère ce; cela ne suffit pas à ne pas mettre en œuvre un projet. Mais lequel et pour qui?
Il est possible et sans doute souhaitable que nous découvrions des psychotropes qui facilitent l'adaptation des autistes dans notre société, et cela changerait la donne! De même, des lieu d'accueil bienveillants et tolérants, dont les projets restent à élaborer... Il existe quelques lieux mais qui, trop souvent, tiennent des discours militants, hostiles les uns aux autres, qui se veulent défenseur des autistes qui n'en demandent pas tant...ces lieux dont je connais quelques uns, sont des lieux portés par quelques personnalités affirmées dans leurs positions théoriques. Malheureusement leur bienveillance est parfois perturbée par un souci de performances destinées à convaincre familles, autorités administratives et surtout soi-même!

Encore une fois se pose la question de la tolérance, du droit à la différence, etc... L'autisme nous pose des questions pratiques multiples et difficiles: accueils des autistes dans un milieu social particulier, accueils des familles, non pour les déculpabiliser et encore moins pour les culpabiliser, mais pour les aider à élaborer leur culpabilité, c'est à dire à les aider à agir, à aider l'autiste à exister dans le monde. Donc à l'aider à être au mieux, non le contraindre à changer pour être plus conforme, mais l'aider à s'adapter pour lui, non pour les autres. C'est très difficile de se mettre à son service pour l'aider à prendre place, plutôt que de vouloir le contraindre à atteindre une place que nous pensons bien pour lui. L'autiste, plus que d'autres, doit nous conduire à l'humilité et l'ouverture d'esprit. Il y a des autiste joyeux par moments, et en paix ; mais à d'autres moments ils connaissent des effrois qui peuvent les anéantir sur le champ: cela survient quant leur "bulle" rompt et qu'ils en tombent. Cette bulle qui sépare les autres d'eux-même ne les isole pas des autres. Cette séparation évite la confusion, toujours dommageable. La séparation d'avec le monde ambiant est un moyen de maintenir une subjectivité menacée de se dissoudre en cas de confusion. La séparation, étant mal symbolisée, doit  ce maintenir dans le réel. Elle sera vérifiée et maintenue au moyen de "rituels", stéréotypies,  déambulations, évitements.

Les familles
Pour les familles, c'est une épreuve souvent terrible. Terrible car elle renvoie chacun a une solitude radicale et à une culpabilité. Pourtant il n'y a rien de particulier à reprocher aux parents. Il commettent des erreurs diverses comme tous les parents. Il n'a pas été déterminées quelles soient plus graves. L'histoire familiale est particulière, comme le sont toutes les histoires. Bien sûr la présence d'un enfant autiste va bousculer le fonctionnement familial. Mais rien ne permet d'affirmer que l'autisme résulte d'un dysfonctionnement familial précis. L'enfant autiste est souvent perturbant pour les parents, mis en cause par le comportement de leur enfant.
L'autisme est très précoce dans son particularisme. Il est énigmatique et questionne d'emblée les relations familliales. Il n'est pas rassurent, malgré les efforts, suscite des projections, des craintes, des hésitations. Les efforts ne donnent pas les résultats espérées. Peu ou pas de moyens de s'orienter, de s'évaluer... Le désarroi, la solitude, l'incompréhension.
Les familles doivent être aidées à s'adapter et à créer un mode de communication qui nécessitera la mise en place d'apprentissages de signes plus de signifiants. Les autres mammifères nous montrent qu'il y a différents systèmes de communication, qu'il en existe de complexes et raffinés qui ne sont pas langagiers. Ces systèmes de communication sont fondés sur une transmission complète de l'information que dans le langage, ceux-ci étant à décrypter mais ne nécessitent pas d'être interprétés. Nous avons constaté que l'interprétation est une des principales sources de souffrance pour l'autiste.
La linguistique éclaire notre mode de communication langagier, et est indispensable pour élaborer des stratégies de communication avec l'autiste et lui permettre d'en faire usage.


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