samedi 26 janvier 2013

L'adolescence II: le passage à l'acte

Cette période de recomposition de l'identité s'accompagne souvent de souffrances. Elle est propice à l'émergence de pathologies, parfois même de déséquilibres profonds. Nous aborderons un certain nombre d'entre elles, phénomènes superficiels et transitoires ou fixations rigides et profondes.

Le passage à l'acte
Le passage à l'acte n'est pas un passage par l'acte. Comme indiqué dans l'article précédent, il n'est pas un choix d'auteur résultant de l'analyse des enjeux et des moyens, et donc solution apportée à un problème. L'acte véritable résulte d'un choix assumé par l'auteur, bien qu'il ne puisse en mesurer toutes les conséquences. L'auteur est donc sensé s'appuyer sur le respect des valeurs qui lui sont essentielles. Il accepte, à partir des repères qui sont les siens, de prendre le risque d'un choix dont il ne peut complètement préétablir les conséquences. Il en accepte la responsabilité. Le passage par l'acte s'inscrit dans la relation aux autres et dans la relation à soi-même.
Le passage à l'acte est une réaction d'expulsion du problème présent dans la relation. Cette relation peut être ou pas le lieu initial du problème. Le passage à l'acte vient donc comme une sorte de solution plus économique que dynamique. Elle vise plus à un soulagement qu'à la résolution du problème. le passage à l'acte peut devenir un mode de traitement des tensions qui produisent un déplaisir. Il s'accompagne généralement d'une fuite de la responsabilité, responsabilité soutenue dans le passage par l'acte. Le passage à l'acte est hors sens, il ne s'inscrit pas dans une continuité mais vient comme rupture d'une situation.

Pourquoi l'adolescence est-elle propice au passage à l'acte?
L'enfant essaye de se situer par rapport à un sens qui s'inscrit dans sa relation aux autres. Sens qui initialement vient des autres. Sens qui l'enserre, à l’intérieur duquel il tente de se mouvoir, selon le principe du plaisir; en quelque sorte il tente de tirer son épingle du jeu tout en restant dans le jeu.
L'adolescent perçoit que quoi qu'il fasse de bien, ce jeu relationnel ne suffira pas à l'apaiser. Une première réaction peut être de dénoncer, voire de combattre le jeu relationnel. L'inconvénient de cette attitude est qu'en plus des désagréments produits, il ne parviendra pas ainsi à stabiliser son identité. Cela peut mettre du temps avant qu'il ne réalise qu'il ne peut pas réussir contre, pas plus qu'il ne peut réussir pour. Réussir pour, parfois contre, c'est la position de l'enfant. La réussite pour l'adolescent n'est que au-delà, dans la rencontre avec lui-même.
C'est pourquoi l'enfant a besoin de parents qui assument leurs responsabilités en l'encadrant de limites et de repères, qui lui permettront d'acquérir progressivement une autonomie ; tandis que l'adolescent a besoin de se repérer, de repérer ses limites et ses repères. L'adolescent a donc besoin d'interlocuteurs et non d'éducateurs. L'adolescent n'est plus éducable, il doit dorénavant s'éduquer. Cela rend nécessaire que les adultes modifient leur position dans la relation avec lui. L'enfant avait besoin d'explications, l'adolescent a besoin de s'expliquer.
L'enfant a besoin d'être sécurisé grâce à la prise de responsabilité de l'adulte, l'adolescent a besoin d'être rassuré par la validité de ses choix. Pour l'aider, l'adulte doit accepter de l'aider à élaborer des solutions qui seront les siennes, et donc de ne plus vouloir le contrôler comme il le faisait avec l'enfant. L'adulte amène l'enfant à prendre en compte les valeurs relationnelles. Lorsque l'enfant transgresse, il transgresse par rapport à l'adulte. L'adolescent doit découvrir, en plus des valeurs relationnelles importées,  les valeurs d'existence qui lui sont propres. L'enfant est contraint d'apprendre, d'accepter et intérioriser les notions du bien, l'adolescent doit y rajouter la notion de ce qui est vrai pour lui.
L'adulte dirige l'enfant et doit négocier avec l'adolescent. L'adulte impose un cadre existentiel à l'enfant à l'intérieur duquel celui-ci est autorisé à se mouvoir. L'adulte établit un pacte avec l'adolescent, pacte qui doit tenir compte de la prise de parole de l'adolescent au-delà des seules valeurs de l'adulte. C'est là que se pose la question de la tolérance, à savoir admettre ce qu'on ne comprend pas, ce qui n'est pas sans poser la question des limites du supportable. L'adolescent devient pour l'adulte en quelque sorte un étranger. Il doit renoncer à se retrouver dans l'adolescent comme il pouvait le faire avec l'enfant. Il doit encourager l'adolescent à cheminer dans ses explorations, à se gouverner, bien que celui-ci le fasse autrement que ce qu'il attendait. L'adolescence est en quelque sorte à l'image de la tour de Babel: plus la construction s'élève, plus apparaît la diversité parmi les constructeurs, et moins ils se comprennent.
L'adolescence est cette période au sortir de la famille et à l'introduction dans un monde plus large, plus complexe, hors des investissements des parents. C'est la mise à l'épreuve de l'autonomie, qui dans notre société s'appuie de moins en moins sur des repères relationnels et de plus en plus sur des repères internes particuliers à chacun.
L'adolescent doit construire ses valeurs propres et découvrir et accepter ses limites.

Comme nous l'avons vu, l'enfant agit en référence au cadre éducatif, en somme, il réagit à l'autre. L'adolescent est dans la gêne de devoir tenir compte de l'autre, mais aussi de devoir répondre à une attente nouvelle pour lui, une attente qui est de se réaliser à travers ce qu'il fait. Il peut tenter de contourner cette difficulté en ignorant cette attente de soi-même et en la déplaçant dans la relation à autrui. Il surcharge ainsi la relation aux autres, forçage qui perturbe l'analyse et l’exécution de l'acte.
Le passage à l'acte fait l'impasse de la relation à soi-même par une surenchère de la relation à autrui. C'est une réaction de désarroi qui peut prendre de multiples formes. Nous en proposons deux illustrations.

La scarification
La scarification est tout d'abord l’événement d'une rupture. Il y a un avant et un après. Cet événement dans notre société est considéré comme important, étant donné l'inquiétude qu'il suscite. La trace témoigne d'un changement, sans que le sens soit évident.
Les scarifications initiatiques d'Afrique ou de Polynésie ont un sens. Ce sens n'est pas décidé par le postulant, il est établi par les autres dans un milieu relationnel stable, fort, imposé et accepté par tous. Cette scarification désigne un passage, le plus souvent de l'état d'enfant à l'état d'adulte. Il en résulte une place, une fonction, des obligations instituées.
Les scarifications de nos adolescent(e)s sont toujours historiquement situées. Chaque marque peut être référée en heure et en lieu, parfois avec des circonstances particulières. Par contre, l'adolescent est incapable d'en donner un sens, sinon réactionnel à quelqu'un ou à quelque-chose.
La scarification me semble être une tentative pour sortir d'un état de confusion douloureuse. C'est en quelque sorte un moyen de se couper de cette confusion par l'instauration d'une marque ineffaçable. C'est une trace qui ne mène nulle-part, mais qui témoigne d'une existence qui tente de sortir du silence de la confusion. C'est une parole hors-sens, désespérée, comme un cri. Ce serait donc une erreur d'y projeter une signification spécifique, bien que la scarification témoigne toujours d'une souffrance. Il s'agit donc de favoriser une prise de parole, fut-elle désagréable. Cette parole est moins une revendication adressée à autrui qu'une recherche pénible d'un sens qui se dérobe.
La peau est une surface particulièrement propice à être située entre soi et l'autre. Bien que ma peau "m'appartienne", elle est regardée et montre à l'autre ce que j'y inscrit. Agir sur sa peau, c'est agir sur l'autre. C'est pourquoi la scarification n'est pas qu'une agression à l'égard de soi-même, mais est ordinairement perçue comme aussi une agression à l'égard d'autrui. En fait, c'est une interpellation où l'autre est mis en demeure de produire un sens, bien qu'aucun sens ne pourra contenir cet acte. La scarification est donc une tentative de contraindre autrui à produire un sens là où seul l'adolescent peut le faire. Il peut en résulter une illusion de pouvoir dans le cadre d'un masochisme avec l'illusion de "mener le bal".

Le tatouage
Le tatouage est aussi un marquage de la peau dont le sens fait question. Mais le tatouage est toujours une figuration et a une signification. Il est un moyen d’interpellation de l'autre comme l'est la scarification mais il n'est pas une déchirure de cette surface entre soi et l'autre, il est un modelage qui tente de contraindre le regard que l'autre porte sur moi. Cette contrainte n'est pas vécue comme agressive, car reste toujours délimitée dans le domaine qui organise cette relation à l'autre.
Un tatouage doit être beau, bien délimité, il a à charge de valoriser, dans le regard de l'autre, le porteur du tatouage. Cela n'exclut pas la provocation qu'il indique: "je ne suis pas celui que tu crois". Il ouvre ainsi un questionnement au-delà du paraître et renforce l'identité relationnelle. Bien qu'il n'ait pas à proprement parler de sens, il s'adresse par son imaginaire à autrui. Le tatouage peut ainsi désigner une appartenance à un groupe.
À l'opposé de l'horreur que peut susciter la trace de la scarification, le tatouage a souvent une valeur érotique. Il renforce imaginairement l'identité sexuelle là où la scarification la dénonce. Il prétend à un pouvoir d'intervention sur cette identité, en produisant un attribut imaginaire choisi. La scarification est un geste de révolte, le tatouage est une affirmation de soi. La scarification proteste, le tatouage affirme. Nous aurions tort d'enfermer ces deux gestes dans un sens délimité, voire même dans une signification. Ce sont deux formes de prise de parole adressées à l'Autre plus que la construction d'un discours.
La scarification témoigne d'une difficulté à être là où le tatouage affirme une volonté à exister.

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