(Conférence effectuée en 1993 pour les amis de Brantome et représentée à leur demande en 2014)
Remontons quelques temps en arrière de l'époque de Brantome pour interroger de ce qu'il en était de l'amour en occident.
La femme est considérée comme un être faible qui doit être soumis hiérarchiquement à l'homme dans le mariage; elle doit être la servante de son maître. Celui-ci doit être vigilant et même sévère pour éviter que le malheur et la faute ne s'introduise dans la famille. Le "senior" et maître doit se protéger, protéger ses enfants et protéger son épouse contre elle-même. N'est-ce pas Ève qui a cueilli la pomme et la tendue à Adam?
L'homme a en conséquence la charge de gérer ses biens pour les faire fructifier selon la volonté de Dieu. Sa femme est un de ses biens, le plus précieux, le plus vulnérable et le plus dangereux. Sa propriété s'étend sur le corps de sa femme dont il ne doit user que sous le regard divin. Ainsi Adam de Persegne (1145-1221) précise que " Dieu ne permet pas que l'âme passe en possession d'un autre" que Dieu. Il éclaire la comtesse de Perche qu'elle a deux maîtres, un pour son corps et un pour son âme. Son corps n'est que le moyen d'accomplir la reproduction des âmes dont Dieu ne se lasse pas: "il serait injuste de transférer le droit de l'un ou de l'autre à un usage étranger" écrit-il. Donc mesdames jouissez de la vie, mais seulement pour la gloire de Dieu!
Nous voyons là le religieux se glisser entre homme et femme, jusque dans l'étreinte intime et veiller à ce que l'union des corps ne soit pas celle des âmes. Il semble que l'on peut trouver là une raison de l'obscurantisme maintenu sur le sexuel. L'érotisme reste de l'ordre du vulgaire, du grotesque ou de l'obscène. La brutalité reste la défense masculine face à l'angoisse de l'autre sexe et le masochisme est la vertu féminine prônée par tous.
Mais alors apparaît l'amour chevaleresque.
La redécouverte d'auteurs latins comme Ciceron et son "Amicilia", conduit à modifier la relation amoureuse. Il y énonce les valeurs de l'honnête homme, nécessaires pour être respecté et aimé. Se met en place une tentative de réaliser un lien amoureux harmonieux avec soi-même, permettant un progrès, c'est-à-dire une purification de l'âme au moyen de la relation à autrui.
La croyance en un destin prévisible auquel il faudrait se soumettre avec humilité est délaissée au profit de la recherche du vrai par la rencontre dans l'aventure, l'exploit, l'épreuve. Ainsi on se réfère indirectement à Platon pour qui " l'utile c'est l'honnête", par exemple défendre la veuve et l'orphelin.
L'Amadis de Gaule (1508) est le livre de chevet de François 1er: c'est l'histoire rocambolesque du fils du roi de France Périon. Amadis est le type même du chevalier errant, pétri d'idéal d'honneur et de galanterie.
La justice suprême redevient l'amour universel du genre humain. Ainsi le chevalier s'érige en défenseur de la justice, voir en justicier veillant à son application.
Roland Furieux, de l'Arioste (1516), commet une succession d'exploits toujours plus héroïques avec des rebondissements prodigieux, mais où curieusement les femmes sont capables, en combat singulier, de défaire les plus puissants chevaliers lorsqu'ils sont en faute.
Mais les applications laïques sont une déviation des réflexions des religieux. L'histoire de l'amour chevaleresque puis de l'amour courtois est celle de cette rencontre et de cette division entre deux courants cultuels, l'ecclésiastique et le chevaleresque, le religieux et le laïc.
Nous ne reprendrons pas la question de l'amour de Dieu qui relève de la théologie, mais celle de
l'organisation des liens amoureux entre hommes et femmes.
L'amour chevaleresque vient en opposition à cet enfermement. Il s'illustre par le voyage, la
découverte, l'ouverture sur le monde extérieur et par la publication de la relation amoureuse où le
tiers n'est plus le confesseur/directeur de conscience mais le semblable, l'alter-ego, le frère d'arme. Le partenaire, la femme n'est plus la servante du seigneur, la domestique (domus), mais la récompense et
l'adresse de l'exploit, enjeu immobile idéalisé. Il en résulte une particularité de cette forme d'amour: repousser dans l'avenir la rencontre définitive, la conclusion de l'alliance, la conclusion merveilleuse.
Georges Duby décrit le modèle initial: "un homme assiège, dans l'intention de la prendre, une dame, une femme mariée, une femme entourée, protégée par les interdits les plus stricts" (nous retrouverons cette construction dans le romantisme où la mort dérobe la femme aimée à l'amoureux)
Donc, à l'inverse de la situation précédente, il n'est pas question de prendre d'emblée le corps de la femme, mais tout d'abord de capter son âme et pour ça la mériter. Le danger est que la femme cède trop vite, car c'est son refus qui oblige le soupirant à se perfectionner toujours plus, selon la volonté de Dieu, pour que la Dame soit bien le signe de son accomplissement.
L'amour chevaleresque est un jeu existentiel permettant à l'homme une conquête de lui-même au moyen de l'exploit. Sa Dame est le miroir d'où il se regarde mériter, en particulier dans les joutes guerrières. C'est un amour narcissique.
Nous pouvons y constater une tentative de libération du guerrier du contrôle de l'ecclésiaste par déplacement sur la Dame. Mais ce n'est pas pour autant une libération du religieux!
La femme à l'extrême n'est-elle qu'un leurre?
Initialement, pour le chevalier qui part à l'aventure, elle est le lieu d'inscription de ses exploits, comptable passif de son mérite: du statut de servante elle est passée à celui de trophée.
L'Eglise ne s'avoue pas vaincue et essaie de reprendre pied dans cette nouvelle intimité du couple. Sentant le danger, André le Chapelain (1186) avait tenté d'introduire quelques règles moralistes à
propos du mariage. Celles-ci ordonnent la civilité de l'amour à l'époque où l'état monarchique tente d'organiser et de codifier les relations des féodaux. Ainsi l'effusion sanglante du guerrier est progressivement remplacée par la parade virile du chevalier. Les combats sont ritualisés, tous les coups ne sont pas permis.
Bien sûr, il faut différencier le déroulement des histoires personnelles au cas par cas et les fantasmes collectifs qui organisent la réalité de l'aristocratie de l'époque. La croyance en une forme véritable de
rencontre amoureuse ne se retrouve que rarement dans les anecdotes des alliances. Celles-ci sont
souvent mercantiles.
Il faut aussi prendre en compte la situation de beaucoup, écartés du mariage par leur condition. Ainsi il est plus difficile pour un cadet comme Pierre, que pour l'aîné André de convoler en justes noces.
De même, pas plus à cette époque qu'à une autre, on confond relations sexuelles et véritable
rencontre amoureuse. D'ailleurs Brantome se moque des chastes: "si nous sommes doter de parties si
nobles, c'est pour en user". Sa préoccupation n'est pas la jouissance vulgaire du corps, mais les félicités de l'âme apaisée.
Dans l'amour courtois le "senior", chef de maison, accepte que son épouse paraisse, qu'elle soit honorée, que lui soit dédiée la bravoure du combattant, car elle est ainsi désignée comme sage et
vertueuse. Elle couronne le meilleur de ceux qui servent son mari ou son roi.
Respectée, la Dame est le lieu où s'énonce la prouesse, où elle est validée, reconnue. La Dame devient parlante et jugeante! Le triomphe du champ de bataille et les témoignages des frères d'arme ne suffisent plus, il faut s'inscrire auprès d'une dame digne de foi. Un pacte secret uni le couple en rupture avec le monde et même à l'écart de Dieu.
Dans le "fin ´amor", l'amour courtois, la Dame devient le lieu précieux de la pureté de l'âme; si bien qu'à partir de ce moment va se poser la question de la Féminité, comme garantie de la pureté de son âme et ceci en particulier sous la forme de la parure et de l'écrin. À ce moment elle n'est plus passive, mais partenaire d'un pacte intime qui progressivement isole le couple du monde par une connivence cachée.
Après le "fine amor" advient le courtisan.
Hélas, l'intensité du sentiment amoureux, l'émotion et l'exploit ne suffisent pas à affirmer
l'authenticité de l'amour. L'amoureux transi ou héroïque n'a pas la garantie suffisante de connaître le "vraye amour". Une fois l'exploit accompli, que faire pour que l'amour soit "parfaict"? On ne peut
laisser le couple livré à lui-même, car soucieux de réussir, il peut s'établir une complicité d'apparence. En effet, il existe toujours un contrat secret entre la dame et le chevalier et comme Dieu n'est plus là pour contrôler la bonne marche des affaires, que faire?
Baltassar Castiglione (1528) publie le "Livre du Courtisan", véritable événement qui devient le
code d'honneur des cours d'Europe. Le courtisan est un homme de cour mais aussi celui qui
courtise, c'est à dire qui fait la cour. Il s'agit de l'art et la manière d'aimer; chacun doit s'efforcer de
respecter la Beauté, seul moyen d'éviter la tromperie.
Castiglione écrit: "la première et la plus importante (des règles) est que (le courtisan) fuie surtout l'affectation", ce que Montaigne reprendra dans ses Essais, car c'est l'authenticité, au delà du paraître, qui est visée. Ce changement tente de corriger l'effet à-social de l'amour courtois, c'est à dire l'isolement du couple qui se suffit à lui-même. La Beauté ne saurait tromper, croit-on!
La prouesse du courtisan évoque celle antérieur du chevalier, mais elle ne saurait être confondue avec l'exploit chevaleresque qui est une parade devant les autres avec tout ce que ça implique de
mascarade. La prouesse du courtisan du 16eme siècle est l'aventure du désir en produisant le Beau, avec son prix qui est de le faire exister encore et encore et non de cumuler les attributs qui serviraient de preuves; c'est l'introduction à une société du spectacle qui ne serait pas du simulacre.
Mais pourquoi la beauté? Parce que la Beauté est d'essence divine et donc permet de se mettre en accord avec Dieu. Grâce à la Beauté l'accord du couple peut être parfait, puisque Dieu l'approuve.
L'amour courtois évite la présence du tiers; tout se passe à deux. Les amants se logent dans le même fantasme secret. Le tiers ici est le rival qui fait que la femme est exposée à une perte toujours possible pour son amant. En fait ce secret est un stratagème pour faire croire au tiers qu'un lien mystérieux,
quasi magique, unit les amants. En fait ce lien n'existe que dans la mesure où l'autre y croit!
Pour le courtisant ce lien devient publique et visible. Il peut être évalué par les témoins. Sa valeur est
fondée sur l'accomplissement du beau; c'est un culte de la beauté sous toutes ses formes. Là où le
chevalier engrangeait des valeurs par ses exploits, le courtisant témoigne de sa valeur par son attitude
constante et sa fidélité au partenaire et à Dieu.
Catholiques et protestants sont en désaccord.
Cette évolution des mœurs à des répercutions religieuses immédiates. Les courtisants ne sont que
catholiques, pourquoi?
Lors du célèbre débat entre Erasme et Luther, Erasme soutient que la grâce résulte des bonnes actions effectuées, alors que Luther affirme que Dieu est seul juge de la grâce qu'il accorde. Donc, pour un courtisan, bien faire c'est créer de la beauté pour réjouir Dieu et en profiter en retour; le baroque, c'est la jouissance de Dieu étalée au grand jour au moyen de la beauté. Les réformés y voient la porte ouverte à tous les abus et se rapprochent de la position stoïcienne qui se méfie du plaisir, recommande la méditation, l'humilité et la modération dans l'usage du monde. Le courtisant stimule la jouissance divine par l'amour de la beauté, le parpaillot se méfie des débordements de la jouissance qu'il corsète par la discipline et la rigueur.
Et Brantome?
Pierre de Bourdeille est élevé dans la révérence de l'amour courtois. En 1545 à la cour de Margueritte de Navarre, sœur de François 1er, règnent les femmes, donc la culture. Margueritte d'Angoulême, duchesse d'Alençon puis reine de Navarre, nous a laissé un témoignage du raffinement intellectuel de
sa cour à travers les nouvelles qui forment "l'Heptaméron", revanche des femmes sur les hommes brutaux et les moines paillards.
Orphelin de père, Pierre est élevé par sa mère Anne deVivonne et sa grand-mère Louise de Daillon, confidente de la reine. Pierre se passionne pour les anecdotes et contes, avec l'emphase du sud-ouest.
Après de brèves études à Poitiers, il gagne à 16 ans la cour du roi de France Henri II. Il bénéficie du cousinage de La Châtaigneraie considéré comme un héros, célèbre jusque dans sa mort en duel par le
fameux coup de Jarnac. Mais il s'agit là d'une autre cour et sa tante Jeanne de Dampierre l'initie. L'esprit chevaleresque y est dominant. Aussi Pierre ne rêve que d'exploits prestigieux et d'aventures
renommées auprès des Grands qu'il admire. Mais à la cour, Catherine de Médicis promulgue le courtisan. Ses belles manières et son esprit agréable nécessitent un art délicat et un apprentissage raffiné. Les règles sont contrôlées par les dames grandes par le rang ou par l'âge.
Le courtisan français à le culte de l'apparence: beauté de l'image, du geste, du propos, mais surtout ne jamais être discordant! Mentir, tromper, tricher, voir tuer, oui mais avec élégance!
Il ne faut pas s'imposer mais s'adapter avec une souplesse apparente aux circonstances, sous le regard de la Dame, d'un Grand et au-delà de Dieu qui se" plait à habiter la fleur des beaux corps et belles âmes et par là à se montrer parfois un peu aux yeux et aux entendements de ceux qui sont dignes de le voir."
Le talent du courtisan consiste à faire exister de façon imaginaire, ce qui manque au partenaire, le complétant. La femme devient l'écrin où il dépose son âme. Il faut partager avec elle la beauté. Ainsi le courtisan se féminise de plus en plus pour s'adapter et produire la beauté et la vertu,
y compris dans ses manières et ses vêtements. Ainsi font les mignons d'Henri III qui restent néanmoins de redoutables bretteurs. Cette féminisation n'est pas une dé-virilisation, comme en témoigne la vie du duc de Joyeuse!
À ce jeu Brantôme patine. Il ne valorise pas l'objet qu'il sert, mais essaie de se présenter lui-même comme objet désirable: c'est un enjôleur qui fait l'intéressant. Apprécié pour son talent oratoire, il
n'est pas pris au sérieux car il n'est pas fiable.
Sa gouaille l'entraîne à goûter trop fort sa parole facile et sa curiosité gourmande. Il essaie d'être
remarqué et adopté par un puissant, en affirmant sa race, en s'éclaboussant de la notoriété de sa parentèle. Brantôme veut croire à son personnage et veut qu'on croit en lui; mais il se trompe souvent, car il ne tient pas suffisamment compte des événements où il n'agit pas, puisqu'il se contente de regarder. Quant il est gêné, il maquille ou oublie les actions contradictoires. Compagnon drolatique, il est écouté mais sa servilité le dessert. Il distrait avec verve, par ses anecdotes truculentes, mais ne sait ni agir, ni s'engager; Brantome tergiverse, flatte, mais ne peut prendre vraiment parti, ce qui lui vaut parfois d'être sollicité comme intermédiaire, mais jamais pour des conseils ou des actions.
Brantome se réfère à l'amour courtois qui vise à l'élimination du tiers ou à sa réduction à la complicité. Dans l'amour courtois les amants établissent une connivence, une réciprocité d'engagement, une fidélité. La perte de la Dame est à éviter par la qualité de l'engagement.
Quant Brantome écrit:
" Et plus heureux qui d'amour se flamme
"Peut embrazer les beaux yeux de sa Dame
" Et, bien aimant, mourir, son serviteur"
Et c'est là que le bas blesse: Quoiqu'il en dise, Brantome ne commettra aucun exploit, ne soutiendra aucun engagement réel. Il n'est pas acteur, rarement agent et le plus souvent juste témoin.
Après sa chute de cheval, Brantome se réoriente. Il tente d'écrire un ultime traité d'amour courtois, où il inclue la beauté. C'est pour cela que dès le commencement de son livre il magnifie les femmes: elles sont plus vertueuses que les hommes auxquels elles donnent des leçons: "les Dames estayent courageuses, tellement que si le courage venait à manquer à leur serviteur, le leur remettaient". Il dénonce la brutalité des hommes, car la femme est délicate; il faut la respecter, car elle est précieuse;
il faut accepter de se soumettre à elle et non la diriger, car elle seule peut reconnaître le véritable homme méritant. Mais les vraies femmes, celles qui sont des Dames garanties ne sont belles qu'aux yeux des initiés, comme lui. Brantome est tellement initié, qu'il en voit partout, ou plutôt ne regarde que ça!
Mais d'où vient ce crédit des femmes? De leur beauté établie par Dieu. Ainsi Marguerite de Valois malgré ses nombreux amants, ses meurtres et trahisons, étant pour Brantome, la plus belle femme du royaume, reste pure et même divine! Et si une femme trompe son mari, c'est à cause d'une faiblesse dont elle est innocente et cela prouve surtout que son mari n'est pas à la hauteur de la situation. "Que
les cocus profitent des leçons que leurs femmes ont prises ailleurs", suggère t'il.
Brantome pourrait être présenté comme partisan de l'égalité des sexes, mais son souci est plutôt une sacralisation de La Femme, pour être reconnu par elle. Pour cela il faut qu'elle soit sans défaut dans sa beauté. Sa virulence est acide dans les descriptions féroces du chapitre " Sur le sujet qui contente le plus en amour".
Pierre de Bourdeille tente de briller par son talent oratoire; il met tout son bagout en œuvre pour prouver sa noblesse. Mais il ne croit pas suffisamment à son image pour s'en contenter; celle-ci doit être confirmée par les armes et par la Dame. Et aucun n'est au rendez-vous!
À une époque ou 1/3 des gentilshommes de la cour meurent ou sont gravement blessés en duel et un autre 1/3 à la guerre, Brantome ne connaîtra que deux blessures pathétiques: il se brûle les yeux en essayant une des armes rutilantes qu'il collectionne; il est soigné au lait de femme. Une 2ème blessure au siège de La Rochelle, due à un éclat de pierre l'atteint superficiellement à la main gauche; il se plaint de ne même pas pouvoir mettre son bras en écharpe, pour que cela se voit!
À la guerre, Brantome ne s'expose pas, il espère une gloire d'association en suivant prudemment son ami "parfaict" Stozzi. Mais il évite les risques, car après tout il n'a qu'un véritable ennemi: l'anglais! Mais voilà, il n'en a rencontré que peu et n'en a jamais combattu.
En fait Brantome est, comme Catherine de Médicis, un tenant de la réconciliation. Malgré les 8
guerres de religion, il essaie d'être copain avec tout le monde et y réussit, bien qu'il se dise catholique
et papiste. Cela lui sert lorsque Coligny, après le massacre des paysans de la Chapelle Fauchée, se
présente devant l'abbaye. Il lui ouvre "la porte des réformés" pour que l'abbaye soit épargnée et que durant les 3 jours de "picore" de la ville, il n'y ait point de meurtre.
Il lui reste les Dames.
Marguerite de Valois, comme Catherine de Médicis, apprécie Brantome qui l'amuse. Elle le manifeste dans ses Mémoires. Néanmoins elle le sait fabulateur et corrige ses propos. Lui voit en elle le modèle de La Dame accomplie.
"Je crois que toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont esté, près la sienne sont laides...son beau visage... Fondé sur un corps de la plus belle, superbe et riche taille qui se puisse veoir accompagné d'un port et d'une si grave majesté qu'on la prendra toujours pour une Déesse du Ciel, plus que pour une Princesse de la terre"... Il précise: "je dis celles que l'on peut veoir par l'extérieur; car celle qui sont sergettes et cachées sous un linge blanc et riches parures et accoustremens, on ne peut les despeindre n'y juger, car la veue en est interdite". Pourtant, il n'est pas sans savoir que plus d'une centaine d'hommes l'ont vue et de très prés.
Brantome ne croit pas à la Beauté comme quelque chose qui existe en soi, mais comme quelque chose qui n'existe que pour l'élu. Plus celui-ci la consomme, plus elle augmente. C'est pourquoi il critique Ronsard quand celui-ci demandée à François Clouet, peintre du roi, de peindre objectivement les beautés de sa Cassandre: "Ronsard me pardonne s'il lui plaist, jamais sa maîtresse, qu'il a faite si belle, ne parviens à ceste beauté. N'y quelqu'autre dame qu'il attend veu." Mais malgré sa critique, il ne s'engage pas comme créateur de beauté dans une relation réelle. Il attend d'être reconnu par la
belle, il attend d'être coopté, au contraire du chevalier et du courtisan qui agissent pour mériter.
Pour Brantome la Beauté permet un rapport sexuel qui serait harmonieux, s'il n'y avait la question de la jouissance qui peut bousculer le tendre commerce. Il y a une double menace:
Côté femme: "elle l'exécutent à quelque prix que ce soit" pour ne pas devenir "seiches et alanguies" et perdre leur beauté. Une fois découverte, elles sont soumissent à une jouissance impérieuse,
irrésistible.
Côté homme: au lieu de consommer avec délectation la beauté, ils se précipitent, s'en emparent et en veulent toujours plus. Bref ils gâchent le jeu amoureux!
Pour Brantome, la jouissance ne se dissout pas aisément dans l'amour.
Alors que faire?
Brantome ne renonce pas, mais propose un tri: " les belles et honnêtes Dames aiment les vaillants hommes et les braves hommes aiment les Dames courageuses". Quant aux autres, " le fruit de l'amour mondain (du monde ordinaire) n'est autre chose que la jouissance" seule et non l'amour véritable.
Seule une alliance entre les âmes bien faites et les corps bien faits permet la félicité; mais c'est quand même la Dame qui accorde la satisfaction. Cette Dame, il ne la rencontre pas, sinon inaccessible. Il attend son heure. Il semble que là aussi Brantome ait peur de vraiment s'engager. À viser trop haut sa prétention échoue. Ce que Brantome n'avouer pas, c'est qu'il n'a pas eu le courage d'affronter la mort qu'il décrit à répétition à travers le décès héroïque de ses amis. À mainte reprises il exprime sa jalousie de ces "belles morts", il en est de même pour les belles alliances matrimoniales qui lui ont toutes échappées, souvent de son fait. Pour Brantome s'engager est une sorte de fin proche de la mort.
Brantome essaie de sauver la mise au moyen de l'écriture. Il s'y montre à son avantage, se flatte et se venge, s'invente des rôles qu'il n'a pas tenus, bien qu'il fut souvent en place. Il reste un témoins qui affirme "j'y étais" même quant c'est ostensiblement faux; il veut persuader et espère, sans doute y
trouver une éternité.
Le temps est passé et dame Jacquette de Montbron, veuve de son frère ainé est dans sa tour. Il se fait son serviteur zélé après qu'elle lui ait sauvé la vie et soigné 2 années au château de Bourdeilles. Il prêt à combattre pour elle, ce qui faillit arriver en 1592, comme Hamlet quand il n'a plus rien à perdre!
Brantome a-t-il échoué, a-t-il réussi?
Dans l'amour chevaleresque, la Dame présentifie la mort; non pas celle qui pétrifie la vie dans l'horreur du terme, mais celle qui en permet l'assomption par le désir engagé. Là, nul ne pénètre sans risque.
Dans l'amour courtois, c'est la communion des âmes qui défie la mort par les moments d'éternité partagés, moment de vérité de la rencontre authentique. Là, nul ne pénètre sans choix déterminé.
Pour le courtisan du 16eme siècle, la beauté est une éthique, l'esthétique, à la fois essence de la féminité et joie de Dieu qui inscrit la vie dans un au-delà de la mort, par la réalisation de la volonté de Dieu, réalisation de notre nature profonde. Là, nul ne pénètre sans rigueur.
Brantome à préparé sa mort pour mieux l'éviter: son château est son monument funéraire; il écrit son épitaphe et veille à ce que ses descendants entretiennent sa tombe. Connaissez-vous des tombes de 1614 aussi bien entretenue? Et puis que faisons-nous aujourd'hui, sinon parler de lui, encore et encore!
Brantome espère une réussite posthume. Il croit à la notoriété de son œuvre littéraire et recommande des délais de publication pour éviter la censure. Il se peut qu'elle se soit quand même exercée par la
disparition d'un de ses livres... Quant à sa théorie de l'amour et de la beauté, il ne lui a pas fait passer l'épreuve de réalité.
Néanmoins, même si ce n'était pas son objectif premier, il reste un observateur de qualité, croque des portraits et réalise quelques poèmes qui méritent d'être lus. Brantome n'est pas un acteur de l'histoire, il est un témoin. Au moment des épreuves ultimes il est enfin sincère et devient auteur. Il a compris que le Beau ne peut se démontrer puisque, comme la Liberté, comme la Vérité et comme l'Amour il ne peut se prouver, parce qu'il ne peut jamais tout se dire. Par contre, il peut être produit et apprécié, à condition de s'en donner les moyens.