jeudi 13 décembre 2012

Satisfaction? Être satisfait?

Je suis insatisfait(e)!

L'insatisfaction est la souffrance la plus répandue, une fois les besoins élémentaires assurés. Si notre survie est en jeu, notre vie peut se limiter à survivre et nous pouvons en éprouver une satisfaction. Mais dès lors que notre survie est assurée, notre vie ne saurait se satisfaire de notre survie. Ainsi celui qui a connu la faim ne pourra se satisfaire de simplement manger à sa faim le restant de ses jours.

Si d'assurer notre survie est essentiel, notre vie exige plus. Plus, toujours plus! Notre société de consommation vie de cela. Elle propose une réponse que nous savons d'expérience mauvaise. Mais il est plus difficile au pauvre de renoncer à la richesse, qu'au riche. Or, quand on constate l'égoïsme des riches, ça promet d'être difficile...

 Notre société de consommation est une société infantile. L'enfant est dans un monde de l'avoir: avoir une (bonne) place, avoir l'amour des parents, avoir un avenir prometteur, avoir la considération des autres... Avoir est le moyen essentiel d'établir son identité: l'enfant croit pouvoir se définir par ce qu'il a. Aussi essaie t-il d'accumuler en quantité ou en qualité. Cette démarche essentielle vise à stabiliser son identité fragile. 
 C'est pour ça qu'il accepte et subit l'éducation/civilisation qui régentera ses relations. Il se donne pour réussir beaucoup de mal! L'enfant ne subit pas seulement cette éducation, en fait il est demandeur afin, croit-il, qu'il puisse obtenir une place stable ; c'est cette place que l'on retrouve sous différentes formes idéalisées, tel le héros glorieux ou le sage assis et béa...
 En effet, un des avoirs essentiels pour l'enfant est son image: avoir une bonne image. La construction de l'image, c'est-à-dire le narcissisme, est une croyance précoce à pouvoir situer son existence dans le regard d'autrui. Regard qui prendra une telle importance qu'il deviendra, une fois intériorisé, le regard que l'on a sur soi-même et dont on recherche la confirmation dans le regard supposé des autres sur soi.
 C'est un des modes principaux de la construction de sa relation aux autres, au fondement des espoirs de l'enfant et au fondement du fonctionnement de notre société. Nous y restons tous sensible, il est illusoire de croire qu'on peut complètement s'en débarrasser. Par contre, l'adulte relativisera cette référence narcissique en introduisant d'autres références existentielles.
 Lorsque le narcissisme reste prédominant chez l'adulte, cela le place dans une situation de vulnérabilité. Là où, pour l'enfant, être bien vu est apaisant et organisateur, pour l'adulte, être bien vu peut certes être une source de plaisir mais ne peut pas être un moyen de satisfaction véritable. D'ailleurs, l'histoire de Narcisse nous le montre.

Hélas, avoir entraîne une réciprocité: ce que l'on a nous tient en retour! D'avoir une voiture nous a conduit à devoir avoir une voiture; d'avoir un téléphone portable le rend de plus en plus obligatoire (il faut pouvoir vous joindre)... Ainsi nos objets nous asservissent. Le riche à peur de perdre son bien et lutte pour le conserver, et le pauvre pour l'acquérir.
 Néanmoins, nous nous obstinons dans cette croyance infantile. Il faut constater que nous y sommes sensible: avoir est source de plaisir et de déplaisir.
 Le principe du plaisir est universel. Tous les animaux y sont sensibles. Mais aucun animal ne vit que selon son plaisir, et les êtres humains ne font pas exception. C'est une des raisons de l'échec de la société de consommation. L'avoir n'étant que de l'ordre du plaisir, il ne peut suffire à nous satisfaire. L'enfant, lui y croit! Et beaucoup d'adultes restent dominés par l'infantile. C'est ainsi que ce qui est nécessaire à l'enfant peut se révéler nocif pour l'adulte, qui ne pourra jamais s'en satisfaire.
Donc la recherche du plaisir ne saurait être une solution à l'insatisfaction.

Mais comment font les enfants? Les enfants vivent dans un monde relationnel où ils étayent leur tentative de satisfaction en s'appuyant sur l'approbation d'autrui. L'enfant essaie principalement d'exister en s'identifiant à son image auprès d'autrui: c'est une solution narcissique qui ne fonctionne que de façon provisoire.
 Son plaisir ne suffit pas à ce qu'il soit satisfait, il lui faut la caution de l'adulte supposé satisfait. Ce stratagème repose sur la croyance que l'adulte détient La Vérité, et donc peut certifier que le plaisir éprouvé est le signe d'une satisfaction commune. L'enfant croit donc en une satisfaction, plus qu'il ne l'éprouve.
L'enfant étayera ce défaut de satisfaction par l'invention d'un avenir différent du présent, où il aurait une place meilleure, place qu'il suppose détenue par l'adulte. Cela le stimulera à vouloir grandir, apprendre, se donner des moyens pour pouvoir. L'enfant tend vers la satisfaction, mais n'y parvient pas.
Donc l'enfant échoue, mais il y croit, il espère!

Et l'adulte?
L'adulte devra faire autrement, car le système mis en place par l'enfant ne peut qu'échouer. Nous découvrons que la satisfaction ne sera possible de fait que par l'adulte, l'adolescence sera la transition entre le monde de l'enfant et celui de l'adulte. Nous découvrons également que la satisfaction est le signe par excellence de la réussite identitaire.
 Pour l'adulte, la satisfaction nécessite l'accord avec soi-même sur ce qui est essentiel pour soi, cet essentiel propre à chacun est ce qui est le plus singulier de chaque être. Aucune éducation ne nous y conduit, car toute éducation a pour objet les relations à autrui et non notre relation à nous-même. Ainsi, aucune étude des autres, aussi savante soit-elle, ne pourra répondre à cette question: qu'est-ce que je veux vraiment? Cela ne peut s'enseigner, mais cela doit être découvert par chacun.

lundi 3 décembre 2012

Autisme I : Vous avez dit "Autisme"?

L'autisme est un sujet passionnel et controversé. Ayant travaillé il y a déjà 35 ans dans le service du professeur Misès, j'ai découvert, rencontré et travaillé avec des enfants autistes. Cela a nécessité une remise en question importante pour moi, cette rencontre avec des personnes différentes, très différentes...

L'autisme suscite l'effroi, bien que cela soit souvent dénié ou refoulé. L'autiste nous met en question, il nous contraint à des interrogations multiples souvent douloureuses, où il nous faudrait être honnête avec nous même.
Cette honnêteté nécessite de ne pas nier la distance qui nous sépare de lui. Nous voici à l'épreuve de la tolérance: supporter cet autre que nous ne comprenons pas et qui ne nous comprend pas. L'autiste est plus que différent, il est l'incarnation de l' AUTRE.
J'ai été frappé de l'acharnement de beaucoup à vouloir réduire ces différences, acharnement à le faire parler, à "socialiser" sa conduite, à l'inclure dans un système relationnel banalisé. J'ai été ahuri par certains qui se piquaient de psychanalyse, d'énoncer qu'il suffirait que la mère ceci, ou le père cela pour que... Et les ânes de hocher le tête... Il ne faudrait pas pour autant négliger l'apport considérable de Jacques Lacan dans la compréhension du psychisme humain : l'autisme présente essentiellement un problème de communication langagière. L'exploration des neurosciences du développement du cerveau confirme ses théories. L'évolution de l'organisation neuronale chez l'enfant est influencée par la communication langagière.

La culpabilité
Une difficulté essentielle est la culpabilité de l'entourage familial et éducatif/soignant.
La différence évidente nous interpelle sur notre relation à autrui et à nous même. Ne pas pouvoir réduire l'autre à un simple alter-ego nous soustrait à un miroir rassurant, qui renvoie une image illusoire de nous même. Si je n'ai plus ce reflet illusoire, il me faut me repérer autrement et d'une façon plus authentique. La culpabilité est une interpellation de nous-même par nous même, car la culpabilité remet en question notre rapport a notre vérité de ce qui nous motive. La vérité, non pas l'exactitude, n'existe que dans mon rapport à moi-même et s’exerce dans ma relation aux autres. La vérité est l'authenticité de ma motivation, dans ce que je fais d'essentiel (pour moi-même et pour les autres).
Lorsque l'enjeu est important pour nous, nous pouvons nous appuyer sur l'approbation, réelle ou supposée, des autres. Et si nous l'obtenons, nous sommes tentés de nous contenter de cela, comme le fait l'enfant. Mais lorsque ce retour fait défaut et si l'enjeu est important, la sincérité ne suffit plus, il nous faut l'authenticité comme repère. Nous pouvons sincèrement nous tromper dans notre relation à autrui, nous ne pouvons pas authentiquement nous tromper dans notre relation à nous-même.C'est d'une exigence beaucoup plus difficile, car nous sommes des maîtres sévères vis à vis de nous même pour les enjeux essentiels.
Or une difficulté est que la vérité n'est pas fondée sur le bien. Le bien est une construction de la relation à autrui et non à soi-même. Le bien que l'on peut évaluer dans notre relation aux autres, n'est pas présent dans notre relation à nous-même, sinon de façon artificielle par notre éducation. Cette intériorisation de la notion de bien est fondamentale à notre relation aux autres, mais elle est impuissante à apaiser nos exigences vis-à-vis de nous-même. C'est ce surmoi insaisissable décrit par S. Freud. Il ne suffit pas de bien faire pour être en paix avec soi-même!

 L´autiste n'est d'aucune complaisance, il est même d'une radicale ironie par son attitude. Ironie non volontaire et non consciente, et que nous tentons de contourner par le bien que nous lui voulons, ou en le rejetant. Cette ironie résulte de l'absence du respect des codes et des semblants sociaux, car l'autiste a d'énormes difficultés à intégrer et à jouer ces codes relationnels. Il semble ainsi dénoncer la forme des relations sociales: pourquoi doit-on faire comme ça? Il n'en voit pas la nécessité et ainsi nous contraint à justifier.
Il est frappant de constater combien l'autisme suscite la passion: beaucoup ne supportent pas, d'autres veulent n'y voir qu'un handicap, tous sont malmenés dans leur humanisme bien pensant par cette interpellation sur ce qui nous fonde ainsi que les formes et moyens utilisés. L'autiste nous accule dans nos défenses et nos préjugés. Il nous réduit à la sainteté ou à l'escroquerie.

Essayons d'être rigoureux: qu’appelle-t-on AUTISME?

Les anglo-saxons nomment autisme ce que nous désignons en France par psychose. L'autisme décrit par le docteur Kanner n'est pas une psychose. Et l'observation clinique nous présente des différences importantes:
L'autiste fuit la communication, la relation de proximité et a de nombreuses stratégies d'évitement. Il s'isole en s'éloignant tout en étant présent et même attentif, au moyen de "rituels"(stéréotypies), de barrières perceptives (sonores, gestuelles, olfactives, visuelles). L'autiste évite les autres, tout en étant très sensible aux présences. Une proximité est souvent ressentie comme intrusive. Souvent il est plus à l'aise avec les animaux car ces derniers ont des relations structurées autrement, ce dont nous reparlerons plus loin.
Donc l'autiste a un énorme problème de communication et d'être ensemble. Le psychotique aussi! Mais pas le même.
L'autiste évite d'être dans communication, le psychotique soufre de son inefficacité et de son impuissance dans la communication. Tous deux sont sont généralement très sensibles à la présence d'autrui.

Le docteur Asperger a considérablement étendu la notion d'autisme, y incluant des psychoses infantiles non-déficitaires, des troubles moteurs cérébraux, des troubles psychomoteurs... Il dilue la notion d'autisme et tente un abord empirique dont l'intérêt néanmoins est pratique: par un abord autrement que déficitaire, il permet la mise en place d'aides à la communication, permettant à certains autistes de mieux s'intégrer socialement, au cas par cas. Il me semble que "l'autiste intelligent" relève de difficultés d'origines diverses qui parfois entraînent des surinvestissements par ailleurs produisant un "surdoué" dans un domaine spécifique. Nous ne constatons pas ces performances chez l'auditeur décrit par Kanner, sinon dans le domaine sensoriel.

L'autisme souffre de la communication, le psychotique lui souffre de l'inefficacité de la communication! 

Notre système de communication langagier a des défauts graves, multiples et mis en exergue à travers les difficultés rencontrées: les autistes, les psychotiques, les névrosés et les pervers illustrent les faiblesses de notre système de communication, à condition qu'on accepte d'être enseigné par eux avant de projeter nos explications...

L'autiste souffre du fonctionnement même du  langage!
Formule étrange. Pourtant l'enfant autiste décrit par Kanner est dans l'évitement du système langagier au profit d'un système de signes, du moins si on le contraint à communiquer. Spontanément il est dans l'évitement de toute communication. Cela n'empêche pas l'entourage de spéculer sur des significations, voir un sens de son comportement. Il nous est insupportable d'admettre que quoique sensible, et même très sensible à notre présence, il refuse la communication, car celle-ci le fait souffrir.
Il nous refuse en tant qu'interlocuteur, même lorsqu'il apprécie notre présence. Étrange et dérangent! Ce n'est pas nous qu'il refuse, c'est un mode de communication qui le déchire. D'ailleurs les prises en charge éducatives proposent une communication par signes et non par signifiants, cela permet d'exclure l'interprétation car le descriptif suffit. Ainsi la séparation avec autrui reste préservée. Cette séparation est indispensable à l'existence de la subjectivité de l'autiste. Dans un système de signes, l'objet de la relation est clairement désigné, constant, indépendant des partis en présence et non modifié par l'usage et l'investissement.

C'est pourquoi toute méthode qui prétend avoir une action, sera éducative, c'est à dire une méthode de conditionnement ; toute éducation est conditionnement. Il est étonnant que ceci soit si fréquemment nié: toute éducation est une contrainte à intérioriser des valeurs, des limites, des références, des repères. La notion de conditionnement est péjorative dans l'esprit de beaucoup qui croient y échapper. Nous sommes pourtant très influençables, suggestibles et seuls les prétentieux et les sots l'ignorent!

Des études indiqueraient que l'autisme est pour partie lié à "une faiblesse génétique". Il ne faudrait pas pour autant classer l'autisme comme une tare. L'autisme est vraisemblablement une "maladie" neuro-psychiatrique d'hypersensibilité perceptive. L'autiste semble souffrir de façon plus ou moins intolérable des effets de notre mode de communication langagière sur son organisation psychique. Il est hasardeux de  penser que l'autisme aurait une origine purement relationnelle ; en particulier, rien n'indique une relation pathologique particulière et systématique mère-enfant. Par contre, il me semble que l'on peut parler de pathologie relationnelle de sensibilité, mais sans que rien n'indique une spécificité ou même une particularité relationnelle de la part des parents. Il me semble que c'est l'effet même de notre système de communication langagier qui "martyrise" l'enfant autiste. Celui-ci semble avoir moins de capacités que les autres enfants à être modélisé par le langage, car le langage semble désorganisateur, au lieu d'être organisateur. C'est pour cela que les méthodes de conditionnement ayant une approche basée sur un système de signes et de décryptage sont moins persécutrices et plus efficaces à permettre à l'enfant autiste de prendre place dans les relations humaines.
Il est probable que la découverte de nouveaux psychotropes est ce qui pourra avoir le plus d'effets symptomatiques, comme ce fut le cas dans la schizophrénie... Psychotropes qui réduiraient la souffrance de l'effet contraignant du langage sur l'organisation neuronale. L'autisme est probablement une maladie neurophysiologique à conséquences psychiatriques.

Je me permet d'ajouter que si la psychanalyse n'est pas une solution toute faite, elle est indispensable à comprendre un peu et à bâtir une clinique et une éthique de l'aide à apporter.


Autisme:
I. Vous avez dit "Autisme"?
II. Soigner l'autisme?