Je suis insatisfait(e)!
L'insatisfaction est la souffrance la plus répandue, une fois les besoins élémentaires assurés. Si notre survie est en jeu, notre vie peut se limiter à survivre et nous pouvons en éprouver une satisfaction. Mais dès lors que notre survie est assurée, notre vie ne saurait se satisfaire de notre survie. Ainsi celui qui a connu la faim ne pourra se satisfaire de simplement manger à sa faim le restant de ses jours.
Si d'assurer notre survie est essentiel, notre vie exige plus. Plus, toujours plus! Notre société de consommation vie de cela. Elle propose une réponse que nous savons d'expérience mauvaise. Mais il est plus difficile au pauvre de renoncer à la richesse, qu'au riche. Or, quand on constate l'égoïsme des riches, ça promet d'être difficile...
Notre société de consommation est une société infantile. L'enfant est dans un monde de l'avoir: avoir une (bonne) place, avoir l'amour des parents, avoir un avenir prometteur, avoir la considération des autres... Avoir est le moyen essentiel d'établir son identité: l'enfant croit pouvoir se définir par ce qu'il a. Aussi essaie t-il d'accumuler en quantité ou en qualité. Cette démarche essentielle vise à stabiliser son identité fragile.
C'est pour ça qu'il accepte et subit l'éducation/civilisation qui régentera ses relations. Il se donne pour réussir beaucoup de mal! L'enfant ne subit pas seulement cette éducation, en fait il est demandeur afin, croit-il, qu'il puisse obtenir une place stable ; c'est cette place que l'on retrouve sous différentes formes idéalisées, tel le héros glorieux ou le sage assis et béa...
En effet, un des avoirs essentiels pour l'enfant est son image: avoir une bonne image. La construction de l'image, c'est-à-dire le narcissisme, est une croyance précoce à pouvoir situer son existence dans le regard d'autrui. Regard qui prendra une telle importance qu'il deviendra, une fois intériorisé, le regard que l'on a sur soi-même et dont on recherche la confirmation dans le regard supposé des autres sur soi.
C'est un des modes principaux de la construction de sa relation aux autres, au fondement des espoirs de l'enfant et au fondement du fonctionnement de notre société. Nous y restons tous sensible, il est illusoire de croire qu'on peut complètement s'en débarrasser. Par contre, l'adulte relativisera cette référence narcissique en introduisant d'autres références existentielles.
Lorsque le narcissisme reste prédominant chez l'adulte, cela le place dans une situation de vulnérabilité. Là où, pour l'enfant, être bien vu est apaisant et organisateur, pour l'adulte, être bien vu peut certes être une source de plaisir mais ne peut pas être un moyen de satisfaction véritable. D'ailleurs, l'histoire de Narcisse nous le montre.
Hélas, avoir entraîne une réciprocité: ce que l'on a nous tient en retour! D'avoir une voiture nous a conduit à devoir avoir une voiture; d'avoir un téléphone portable le rend de plus en plus obligatoire (il faut pouvoir vous joindre)... Ainsi nos objets nous asservissent. Le riche à peur de perdre son bien et lutte pour le conserver, et le pauvre pour l'acquérir.
Néanmoins, nous nous obstinons dans cette croyance infantile. Il faut constater que nous y sommes sensible: avoir est source de plaisir et de déplaisir.
Le principe du plaisir est universel. Tous les animaux y sont sensibles. Mais aucun animal ne vit que selon son plaisir, et les êtres humains ne font pas exception. C'est une des raisons de l'échec de la société de consommation. L'avoir n'étant que de l'ordre du plaisir, il ne peut suffire à nous satisfaire. L'enfant, lui y croit! Et beaucoup d'adultes restent dominés par l'infantile. C'est ainsi que ce qui est nécessaire à l'enfant peut se révéler nocif pour l'adulte, qui ne pourra jamais s'en satisfaire.
Donc la recherche du plaisir ne saurait être une solution à l'insatisfaction.
Mais comment font les enfants? Les enfants vivent dans un monde relationnel où ils étayent leur tentative de satisfaction en s'appuyant sur l'approbation d'autrui. L'enfant essaie principalement d'exister en s'identifiant à son image auprès d'autrui: c'est une solution narcissique qui ne fonctionne que de façon provisoire.
Son plaisir ne suffit pas à ce qu'il soit satisfait, il lui faut la caution de l'adulte supposé satisfait. Ce stratagème repose sur la croyance que l'adulte détient La Vérité, et donc peut certifier que le plaisir éprouvé est le signe d'une satisfaction commune. L'enfant croit donc en une satisfaction, plus qu'il ne l'éprouve.
L'enfant étayera ce défaut de satisfaction par l'invention d'un avenir différent du présent, où il aurait une place meilleure, place qu'il suppose détenue par l'adulte. Cela le stimulera à vouloir grandir, apprendre, se donner des moyens pour pouvoir. L'enfant tend vers la satisfaction, mais n'y parvient pas.
Donc l'enfant échoue, mais il y croit, il espère!
Et l'adulte?
L'adulte devra faire autrement, car le système mis en place par l'enfant ne peut qu'échouer. Nous découvrons que la satisfaction ne sera possible de fait que par l'adulte, l'adolescence sera la transition entre le monde de l'enfant et celui de l'adulte. Nous découvrons également que la satisfaction est le signe par excellence de la réussite identitaire.
Pour l'adulte, la satisfaction nécessite l'accord avec soi-même sur ce qui est essentiel pour soi, cet essentiel propre à chacun est ce qui est le plus singulier de chaque être. Aucune éducation ne nous y conduit, car toute éducation a pour objet les relations à autrui et non notre relation à nous-même. Ainsi, aucune étude des autres, aussi savante soit-elle, ne pourra répondre à cette question: qu'est-ce que je veux vraiment? Cela ne peut s'enseigner, mais cela doit être découvert par chacun.
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