mercredi 3 avril 2013

Élever un enfant V: le père

Le père et/ou le géniteur 
D'emblée, il faut différencier le père et le géniteur. L'histoire des sociétés nous montre que s'il y a nécessairement un géniteur, celui-ci n'est pas toujours le père.

Encore actuellement, il existe dans le monde des situations diverses: le père peut être l'oncle maternel aîné, héritier des biens de la famille, chargé de nourrir et d'élever les enfants de ses sœurs et imparti de l'autorité familiale. Il y a des situations où les enfants sont élevés par les mères, la fonction paternelle est assurée par le patriarche ou par l'assemblée des mères. Il y a des situations ou ce sont les grand-parents ou le conseil des famille qui occupent cette place...
Le analyses génétiques renforce le constat de cette différence entre géniteur et père. N'en déplaise aux généalogistes, la filiation ne garantie pas la génétique; nous savons qu'à toutes époques les femmes qui ne trouvaient pas de fécondité dans leur couple s'en procurait ailleurs les semences, avant que ce soit la science qui fasse office d'intermédiaire.

Si nous pouvons aisément déterminer un géniteur, il est plus difficile de savoir ce qu'est un père.
À notre époque de "mariage pour tous", on peut avoir une impression de confusion grandissante. Je vous propose d'essayer de définir, ou du moins de cerner ce qu'est un père.
Nous avons constaté qu'une mère est de l'ordre du réel de la chair. Je ne pense pas que l'adoption, malgré des différences, ne modifie fondamentalement cette fonction, qui reste fondamentalement réelle. La mère est indispensable à la survie de l'enfant.

Le père, géniteur ou pas, vient tout d'abord comme un référent de la mère et de l'enfant.
En effet le désir d'enfant se met en place, ou plutôt se construit, dés le plus jeune âge chez les petites filles. Il n'apparaît pas soudainement dans la rencontre amoureuse, mais s'y actualise. Son fondement est bien antérieur, comme Sigmund Freud l'a remarquablement décrit. Si ce désir se met ainsi en place, il ne se réalise pas dans n'importe quelles conditions et a ses coordonnées.
L'actualisation de ce désir n'est pas simplement une envie, mais un moyen pour la futur mère de se réaliser et/ou d'obtenir le bonheur. Tout le monde sait que pour être tranquille il vaut mieux éviter d'avoir à charge des enfants! Ceux-ci sont source de tracas multiples et  pour Longtemps. Pourtant beaucoup s'obstinent! Il faut croire qu'ils sont aussi source de satisfaction...
Pour la maman, le père fait autorité sur sa relation à son enfant. Cela ne signifie pas qu'il fasse autorité sur elle, ni même qu'il fasse autorité sur leur enfant; que cela soit une demande sociale actuelle est particulier à notre société.

Nous disons "avoir un enfant"; Il est plus exacte de dire "faire un enfant". En effet chacun sait que c'est un engagement à long terme, une réalisation. C'est le soutient à cet engagement qui produit la satisfaction, pas l'enfant qui en est le bénéficiaire.

Le père "n'a pas un enfant" comme nous le disons pour la maman, il est plus juste de dire qu'il est confronté à la paternité.


La Paternité

La paternité ne se réalise pas seulement avec ses enfants, elle est de l'ordre d'être auteur, donc agir en son nom. Cette responsabilité vis à vis des autres et de soi-même est anxiogène: pas de garantie externe, pas de savoir ou savoir-faire suffisant, pas d'échappatoire à sa responsabilité pleine et entière! C'est là ou bien des hommes fuient. D'ailleurs, une famille se fonde avec les enfants par la filiation qu'ils introduisent par leur naissance. Un couple n'est pas une famille, quelque soit la qualité de la relation.
Le père, initialement "inventé" par la mère, agrée ou pas à ce choix et y répond par sa présence. Cette présence atteste que l'enfant n'est pas tout pour sa mère, quelque soit l'importance de celle-ci. Le père semble "compléter" la mère du point de vue de l'enfant ou du moins atteste que l'enfant ne peut, seul satisfaire la mère.

Ce moment logique est essentiel, et nous pouvons supposer sa carence dans la psychose. La présence
paternelle, pas simplement la présence du papa, sera déterminante dans la mise en place de cette construction. Trop souvent les mère ont été soupçonnées de mauvaise volonté lors de l'échec de la mise en place de la "place du père", sans parler des "pères absents", véritable four-tout!

La présence paternelle est qualitative et non quantitative. Elle résulte du repérage par l'enfant d'une relation où la force du lien parental et le respect réciproque placent l'enfant dans l'obligation de se référer à chaque parent de façon différenciée, non de façon hiérarchique. Cette différenciation se voit dans la relation avec les parents et est perçue progressivement par l'enfant à partir du 6me mois et établi  au 12me mois.
L'enfant perçoit et différencie plus tôt ses parents, mais il met plus de temps à différencier ses relations avec eux, même si son comportement n'est pas le même avec chacun.

La présence paternelle est une construction relationnelle avec plusieurs acteurs que sont le père, la mère, l'enfant. La mère "institue" un rôle que le père "réalise" et que l'enfant "interprète".
Le père est à la fois un acteur social, de composition variable selon les sociétés, mais aussi auteur de son rôle qui ne saurait être dicté par la mère. L'enfant spectateur donne la réplique; il interprète et évolue, élabore un sens qui est alimenté par les événements.
Le père est un gêneur: il l'empêche d'avoir la mère toute à lui; mais accrédité par la mère et par sa prise de position, il est non seulement un gêneur mais aussi une autorité. Avec lui il faut composer, voire obéir. Le père est contraignant et à travers les règles et limites imposées introduit la question de la Loi.

La Loi
La Loi ne se loge pas dans la relation mère-enfant, ou plutôt elle y est loi de survie. En premier lieu la survie du corps qu'elle assume d'emblée. C'est pourquoi Albert Camus peut dire qu'entre la loi et sa mère, il choisit sa mère. En effet elle est première!
De même Antigone enterrant son frère peut dire que la loi des dieux est au dessus de la loi des hommes, dans le sens où la loi du sang est supérieure à toute loi écrite par les hommes. Personne ne s'étonne que la plupart des mères protègent leur enfant, fût-ce contre les représentants de la loi.

La loi en question est tout d'abord morale, c'est à dire concerne les meurs: ce qui se fait ou pas dans une société donnée. Dans la famille, le père impose des règles et des pouvoirs fondés sur autre chose que les seuls besoins. La maman est du côté de la satisfaction des besoins. Le père introduit des obligations qui ne sont pas fondées sur le nécessaire pour survivre.
La loi est relationnelle et donc dans l'exemplarité du père. Modèle, il est idéalisé de façon imaginaire en bien ou en mal et parfois imité.
L'enfant, le plus possible, le place initialement dans une image figée. Un père mort idéalisé peut être ainsi écrasant à rester hors de portée et à l'abri des épreuves de réalité qui transforment le modèle en exemple. La différence est qu'au lieu de vouloir l'imiter, plus tard, l'enfant et surtout l'adolescent déduit de son comportement, les valeurs qu'il reprend a sa charge et qui lui servent de repères.
L'enfant passe du père imaginaire au père symbolique, en interrogeant son père réel et en remplaçant ses croyances par des jugements.

Notre société
Dans notre société les pères n'ont plus les étayages dont ils bénéficiaient auparavant. Beaucoup pensent qu'ils en abusaient, mais sous-estiment l'aide à la famille que cela permettaient. Certes, ce n'était pas de l'ordre du juste, ni même de l'ordre du bien, mais facilitait l'organisation des places et leur différentiation.
Un changement profond, encore en cours d'installation, a conduit l'inscription sociale à passer de la famille à la profession. La famille n'est plus le seul lieu d'existence de l'enfant, celui-ci se situe entre les parents et la société qui est devenue un membre actif de la famille. Le rôle du père en est affaibli structurellement. L'accent est davantage mis sur les droits (de l'enfant) que sur les valeurs transmises, d'autant plus que celles-ci se diversifient. Il y à plus de limites à respecter mais les repères sont plus difficiles à établir et sont plus singuliers.

Notre société produit de plus en plus de liberté, donc de plus en plus de solitude, donc de plus en plus de nécessité à construire des repères, au lieu de seulement adopter les repères collectifs existants.
Le père est moins autoritaire mais de plus en plus précieux par ce qu'il transmet.

Un résultat immédiat est la réduction de l'école comme ascenseur social. En effet lors des Hussards de la République, celle-ci était un lieu où s'exerçait par délégation, la fonction paternelle. Maintenant les élèves n'y croient plus, malgré le renforcement considérable dont l'école à bénéficié. Les élèves qui réussissent sont ceux qui sont accompagnés par leur parents, souvent jusqu'au bac. Est-ce la faute des enseignants? Ceux-ci font ce qu'ils peuvent, mais l'enseignement magistral semble avoir perdu un crédit qu'il devait à la fonction paternelle, dans son inscription sociale unanimement reconnue; il s'agit donc, non pas tant transmettre un savoir, que de transmettre des valeurs/repères. La difficulté grandissante est que ces dernières doivent être de plus en plus élaborées par l'élève lui-même pour être intériorisées. Nous pouvons remarquer que l'enseignement en France a surtout misé sur le savoir, héritage de la philosophie des lumières. D'autres pays ont davantage misé sur la pensée...

Ce qui intéresse l'adolescent chez son père, c'est "ce qu'il a dans le ventre", c'est à dire ce à quoi il tient vraiment et de moins en moins ce qu'il sait. Les repères, dans notre monde individualiste, sont de plus de l'ordre du vrai (pour quelqu'un) et de moins de l'ordre du bien (qui vaut pour tous). L'adolescent doit réduire ses croyances et miser sur la découverte de ce qui vaut vraiment pour lui, constituant le socle de son engagement: ça m'intéresse (vraiment)!

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