Enseignant/enseigné
L'école, depuis Socrate est la transmission d'un savoir, par quelqu'un le maîtrisant à quelqu'un d'autre. Ainsi l'accent à surtout sur les qualités de l'enseignant: son savoir en propre et ses compétences pédagogiques. Cette approche met l'élève dans un situation de passivité. Pourtant nous gagnerions à interroger sa place et son rôle, d'autant plus que, malgré les efforts louables des enseignants, ils parviennent de moins en moins à intéresser les élèves.
Il y a 100 ans les élèves arrivaient à acquérir plus facilement le savoir proposé, avec beaucoup moins d'heures de cours. Bien sûr, de nombreuses études sociologiques mettent en avant la question de l'origine sociale, mais alors pourquoi, alors que quasiment tous les enfants de ce pays sont scolarisés avec des moyens jamais atteints jusque là, les meilleurs élèves proviennent des familles "favorisées" ou des professions en lien avec l'enseignement. Les réponses à la Bourdieu sur l'autorégulation des dominants n'est pas sans intérêt, mais ne saurait expliquer l'échec des politiques égalitaristes mises en place.
Les accusations à propos des programmes ne sont pas sans intérêt, mais les nombreuses réformes n'ont pas changé grand chose.
L'accusation des niveaux visés et évaluations ne sont que la preuve de résultats en baisse, même si ceux-ci participent au "stress", c'est à dire à un mélange de peurs et d'angoisse de tous.
D'abord une particularité française que seuls les étrangers semblent remarquer: la place du savoir.
En France on a toujours préféré les têtes bien pleines aux têtes bien faites. C'est plus facile à repérer et à évaluer. Mais n'oublions pas que nous sommes héritiers des philosophes des lumières. Ils avaient la naïveté de croire qu'en ouvrant une école nous fermerions une prison! Nous sommes le seul pays où pour renforcer cette croyance, nous avons transformé l'instruction publique en éducation nationale. Pourtant personne ne croit qu'un riche soit meilleur qu'un pauvre, fut-il riche d'un savoir.
Mauvaise nouvelle: le savoir ne rend pas meilleur.
Qu'est le savoir?
D'une façon simpliste, nous pouvons dire que le savoir est un instrument d'adaptation. De même qu'il y a des instruments, il y a des savoirs. Or, nous pouvons remarquer qu'un instrument agit sur celui qui s'en sert: c'est en forgeant qu'on devient forgeron; de même si vous apprenez la guitare, cela modifie votre écoute de la musique, peut-être même votre écoute en générale. Ainsi, dans bien des dédales de la culture actuelle, on ne peut apprécier certaines choses sans l'acquisition d'un savoir spécifique.
En France, le savoir est idéalisé: il ne peut procurer ce qu'on lui attribue.
En France le savoir est "phallicisé": il est utiliser à faire croire à la possession d'un attribut valorisant, en misant sur l'ignorance de celui qui ne l'a pas; c'est un des fondements de l'université. L'expérience nous démontre que passer par l'université ne fait pas des candidats, de meilleurs citoyens, mais des citoyens plus habiles. D'ailleurs cet échec va conduire ces lieux à devenir
progressivement, malgré les protestations des intellectuels, des centres de formation professionnel, qui à défaut des former de bons citoyens, vont s'exercer à former de bons professionnels.
Effets du savoir:
Donc le savoir est un instrument qui agit sur celui qui s'en sert. Or l'animal humain est un animal en
développement et en réorganisation physique et psychique tout au long de l'enfance; ceci va avoir comme conséquence que les différentes formes de savoir auquel l'enfant est confronté va avoir un effet sur son développement psychique. En effet l'enfant est apte à certaines formes de savoir à certains âges, qui d'être mis en place, réorganisent son psychisme et y introduit de nouvelles capacités qui peuvent lui être utiles immédiatement, mais surtout plus tard.
Si, comme le dit Bourdieu "toute pédagogie est une violence symbolique", on peut constater que celle-ci est indispensable au développement de l'enfant et l'adulte doit accepter d'en assumer la
responsabilité.
Donc la confrontation au savoir est utile pour l'acquisitions des capacités intellectuelles qui ne
font pas que développer l'intelligence, ou reluire l'image de soi, mais orientent aussi la considération du monde, de lui-même et ses modes d'existence...
Savoir et pouvoir
Le savoir est un instrument de pouvoir; pas seulement parce qu'il donne une supériorité narcissique sur autrui, mais parce qu'il vous donne accès à des formes de jouissance. C'est là dessus que l'enfant mise pour l'avenir. Il croit qu'à apprendre il va devenir grand! Évidemment il ne faut pas l'en dissuader; il reconsidérera cette croyance à l'adolescence... si tout va bien.
Le moteur n'est pas le savoir mais la curiosité. Cette curiosité à comme fondement la question de
l'origine; bien sûr la sienne propre, mais par extension tout ce qui peut servir de support à ce "pourquoi". L'enfant ne sait pas ce qu'il cherche, mais si on le décourage pas, il cherche et cherche encore. La difficulté est de donner forme à cette recherche. L'adulte à à charge de nourrir cette
recherche par des proposition séduisantes, c'est à dire qui vont permettre un plaisir d'aboutissement.
Ainsi l'enfant s'outille de plus en plus et l'adulte à à veiller à ce qu'il devienne de plus en plus autonome, c'est à dire à favoriser ses possibilités d'entreprendre dans un cadre sécure.
Savoirs et explication
Enfin beaucoup croient que "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement"! La stupidité de cet adage à fait bien des malheurs. Cette erreur si souvent constaté, à conduit à bien des malheurs. Pourtant combien souvent cette croyance est démentie: pouvez-vous expliquer pourquoi vous êtes tombé
amoureux et pourquoi vous persistez malgré le coût? Combien de choix d'engagements relèvent d'une autre logique que celle de l'explication rationnelle!
Cette bêtise occidentale s'est construite sur la croyance à la toute-puissance de l'esprit, ou plus exactement de la pensée et sur la confusion entre explication et compréhension; mais c'est aussi ainsi que nous avons inventé la science. Néanmoins, sur le plan pédagogique, celui qui apprend simultanément à l'enfant est souvent meilleur pédagogue que celui qui veut nourrir l'élève de son savoir.
En fait ce qui est important c'est que l'élève croit que le maître maîtrise le savoir et que le professeur jouisse de ce savoir et peut l'aider à parvenir à cette jouissance nouvelle pour lui. L'enfant croit à la maîtrise du savoir et l'adolescent espère accéder à la jouissance du savoir; la conséquence est que l'enfant ingurgite n'importe quel savoir, là où l'adolescent sélectionne
les formes de savoir: l'un se "nourrit" à la cantine et l'autre au restaurant.
L'explication n'est que la mise en forme, la ré-présentation d'un savoir transmissible, celui qui peut s'apprendre, pas celui qui peut se comprendre qui nécessite une implication, voire une expérimentation pour que ce savoir soit subjectivé.
Les formes du savoir:
Nous pouvons considérer sommairement qu'il existe deux formes principales de savoir: celui qui est à apprendre et celui qui est à comprendre.
Le savoir à apprendre est un savoir qui est importé.
Le savoir à comprendre entraîne une subjectivation, une assimilation.
Le savoir qui s'apprend est une extension du savoir.
Le savoir qui se comprend entraîne une mobilisation qui modifie notre relation au monde et parfois notre relation à nous même.
Le savoir qui se comprend nous touche dans notre identité même, qu'il peut mettre à l'épreuve.
Le savoir qui s'apprend renforce notre identité existante.
Ainsi de découvrir que le père Noël n'existe pas n'est pas qu'une simple information pour l'enfant, mais modifie sa relation au monde. D'apprendre les tables de multiplication n'ont pas cette conséquence.
En fait ce que nous avons à comprendre nous oblige à une remise en question de notre relation au monde; par exemple lorsque vous apprenez à faire du vélo, vous devez apprendre: en effet vous
n'inventez pas ni la bicyclette ni comment en faire; mais il ne suffit pas qu'on vous l'explique, il va falloir aussi comprendre, c'est à dire intégrer davantage que sur vos seuls deux pieds, la loi de la gravitation universelle, puisque votre surface portante devient plus réduite et plus étroite.
C'est l'occasion de constater qu'on ne peut comprendre que ce qu'on admet et que comprendre, c'est se soumettre à quelque chose de réel. La compréhension nécessite la soumission! Alors que d'apprendre donne l'impression de pouvoir soumettre les éléments à sa volonté!
À quoi abouti cette quête?
Bien plus tard, si ça va bien, adulte, il découvre que ça abouti à rien, puisque c'est sans fin. Ça ne veut pas dire que ça sert à rien et que c'est sans finalité. En effet le savoir n'abouti à rien en dehors d'un usage le plus souvent réduit, mais cette croyance initiale va permettre de modifier l'espoir initial et entraîner de différencier le résultat et le but.
La finalité est moins l'usage du savoir que son acquisition: "ça m'intéresse!" Le "ça" est indéterminé, indéfini, sinon par un support. Il ne s'agit plus d'acquérir un capital mais d'effectuer un trajet, accomplir un geste: la jouissance est d'être beaucoup plus que d'avoir, elle est plus dans l'accomplissement que dans le résultat. Mais l'enfant n'en est pas capable et pour exister, à besoin de croire en l'avenir en l'importance de la réussite.
L'enseignement en France
En France, on sait! Cela étonne les étrangers: les français ont horreur de ne pas savoir et quant ils l'avouent cela signifie souvent que c'est un sujet sans intérêt.
Pourtant ces étrangers plus modestes ont compris que l'important dans la pédagogie est de penser et pas de savoir. Lorsqu'on a plaisir à penser, on enrichit sa pensée d'un savoir.
En France on accumulent de magnifiques outils complexes avant de savoir à quoi ils vont servir; il en résulte que le soutient à l'investissement est principalement la croyance, initialement sans aucune ébauche d'usage, avec un plaisir de l'usage reporté à plus tard. C'est le résultat qui compte, ce qui pourrait s'appuyer sur l'intérêt du résultat; mais voilà, les jeunes le croient de moins en moins! Il semble que nos jeunes éprouvent de moins en moins d'intérêt pour l'école, ce qui n'est pas vrai dans d'autres pays d'Europe; ce n'est pas tant l'intérêt de ce qui est enseigné, que les méthodes d'enseignement qui provoquent ces désaffections. Le support est plus ou moins séduisant certes, mais la passivité imposée aux élèves les dégoûtent.
Revenons à Socrate. Il y a un grave malentendu: Socrate ne valorisait le savoir que parce qu'il croyait que c'est ce qui pouvait conduir à être un "honnête homme". Il a poussé cette croyance jusqu'à la
mort, croyant à une équivalence entre savoir et être: devoir être ce que je sais comme incarnation de la vérité; équivalence entre savoir et vérité.
L'artiste nous montre l'erreur de Socrate. D'ailleurs Socrate ne les aimait pas. L'artiste à besoin de l'autre pour rester dans le geste créatif, en effet, l'amateur le débarrasse du produit auquel l'artiste ne doit pas s'identifier. Constatez la pauvreté de l'artiste quant il parle de son œuvre; de toute évidence il en sait rien ou pas grand chose: il témoigne plus qu'il ne démontre. Cela ne veut pas dire qu'il comprend rien, cela veut dire que son savoir est plus en lien avec son créateur qu'avec le produit qui lui, se loge dans l'esprit de l'amateur à travers ses sens. L'auteur n'est pas l'agent exécutant du savoir, il se sert du savoir pour s'exprimer et se réaliser grâce à son acte.
L'enfant est pauvre, incomplet, prématuré; il faut aider l'enfant à acquérir des moyens
d'expression et de réalisation pour jouir de la vie d'une façon satisfaisante ... quant il en aura les moyens. Il n'est pas un génie, pas particulièrement doué mais à priori intéressé à le devenir. L'enfant n'est pas un artiste, il découvrira l'importance de l'acte à l'adolescence, pour l'instant il est plutôt un agent étayé de solides croyances en des lendemains prometteurs. L'enfant est en devenir, c'est pourquoi il invente l'avenir comme moment d'aboutissement.
Donc l'école doit miser sur le développement de la pensée, favoriser les explorations de l'enfant, l'aidant à acquérir les outils physiques et psychiques utiles à son autonomie sociale.
L'adolescence
À l'adolescence un changement se produit: l'ado accorde de moins en moins de croyance au Savoir et veut agir. Après la question de la construction d'une place et d'une image de soi, il veut agir et c'est la question de l'acte.
Le passage à l'acte n'est que la maladresse de la mise en place de la réalisation par l'acte. L'adolescent a ses croyances attaquées par les épreuves de réalité, mais aussi par le réveil pulsionnel. Il était jusque là occupé à construire une place agréable si possible et pleines de promesses, si tout allait bien. Les épreuves de réalité malmenaient plus ou moins ses croyances en l'avenir, mais le réveille pulsionnel va introduire une nouvelle référence: non seulement il lui faut tenir compte des autres et du monde, mais il lui faut tenir compte aussi de ce qu'il veut en tant qu'homme ou en tant que femme. Le savoir, la curiosité et même la pensée vont devoir fonctionner autrement.
Le savoir est moins élément d'un monde de représentation et plus moyen d'agir. L'adolescent est initialement intéressé par le savoir faire, d'autant plus qu'il a plus de mal à se concentrer. C'est une période d'affirmation, de conviction et de doute par rapport à une identité ébranlée.
L'enfant se réalise par la relation à l'autre qui lui donne une place, l'adolescent ne peut s'en contenter et introduit la question de l'acte en tant qu'auteur.
Le savoir est moins idéalisé et est ramené à être un moyen d'agir et non plus un moyen d'obtenir. C'est pourquoi au lieu de proposer un collège unique obsédé d'égalité, nous ferions mieux de proposer des formations concrètes à ceux qui en ont besoin. En Suisse il y a beaucoup plus d'apprentis qu'en France et beaucoup moins de chômage des jeunes. Cela n'est pas simplement parce que les suisses ont fait de leur jeunesse une jeunesse servile au service des entreprises, mais c'est parce qu'ils ont mis au service des possibilités d'investissements réalistes qui permettent aux jeunes de ne pas décrocher. Cela n'empêche pas celui qui est disponible de revenir ensuit vers des investissements plus abstraits ou spécifiques. Leur pourcentage d'étudiants, d'ingénieurs ou de juriste est supérieur à celui de la France.
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