mardi 11 juin 2013

Le Mal et la Jouissance

Le mal a plus de rigueur que le bien: nous trouvons les pavés de l'enfer pleins de bonnes intentions, mais pas ceux du paradis! Pourquoi?

D'abord quelle définition du mal?
Je propose: le mal c'est ce qui coûte trop. Trop pour quelqu'un ou pour un groupe. Ce coût est subjectif, même lorsqu'il s'appuie sur des critères précis. Les échelles de valeurs sont multiples, mais toujours nécessaires. Il ne peut y avoir de mal que relatif, c'est un jugement de valeur. Le "mal absolu" est hors de notre portée!

Nous associons habituellement le mal à l'image du "méchant sadique".
Le sadique par son scénario pervers tente d'instaurer une supériorité qui le soustrairait à un manque insupportable pour lui. Son stratagème est de se servir d'autrui pour se faire croire qu'il n'est pas soumis aux limites de tous ; pour cela il va délibérément franchir ces limites, attribuées et supportés par les autres. Mais lorsqu'il est démasqué, il perd de sa superbe et se déprime ou se met en colère: "à pervers, pervers et demi". Ce n'est pas la culpabilité qui l'arrête, comme nous pouvons le constater lors des jugements publiques, mais le démontage de son système de dissimulation, de son escroquerie. Il s'agit de dégager chez lui ses limites dissimulées, un peu comme il le fait avec autrui.
Le pervers cache sa faiblesse au moyen de ses transgressions, établissant son déni en s'appuyant sur la crédulité d'autrui. Il sait qu'il ment, que ses passages à l'acte masquent son impuissance à être celui qu'il prétend être et que quoiqu'il fasse, il ne sera jamais authentiquement celui qu'il prétend être. Aussi, il recommence et recommencera s'il n'est pas arrêté par la force. Son scénario ne marche que provisoirement, le temps qu'il manipule sa victime. Pour obtenir l'adhésion d'autrui, il est capable du pire!
Sitôt seul, le voici avec les "preuves" qui s'effacent, son être qui s'affaisse, son "triomphe" qui sombre; alors il repart en chasse d'une victime/public pour son exploit, pour prouver qu'il n'est pas tout le monde ou n'importe qui. On ne change pas un pervers, mais on peut l'aider à modifier sa forme de réalisation, son scénario.
Tout les pervers ne sont pas des salauds. De nombreux se fondent dans une normalité socialement acceptable et nuancent leur pseudo-supériorité imaginaire auprès de ceux qui y croient. Il préfèrent les jeux relationnels où ils ont l'impression de tirer les ficelles qui empêtrent les autres. Ainsi ils jouissent de l'existence, peu soucieux de leur image car s'appuyant sur le pouvoir de leur acte, prétendant se soustraire à la censure subie par les autres.
Mais n'est pas pervers qui veut!

A notre époque, nous voyons des pervers partout, en particulier "narcissiques". Nous confondons perversion et perversité. Il semble que notre société favorise la perversité comme fonctionnement relationnel : "les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent!" disait un ministre à la télévision... L'effondrement des valeurs relationnelles traditionnelles (qui entravent si douloureusement les névrosés), font que les censures changent. Si certains s'interrogent sur leur droit à jouir de ceci ou de cela, de plus en plus pensent surtout qu'il ne jouissent pas assez et cherchent par quel stratagème parvenir à davantage. La jouissance est devenue obligatoire et les entraves sont dénoncées et rejetées. Mais jouir plus n'est pas jouir mieux! L'augmentation de la quantité ne peut se faire qu'au dépend de la qualité. Jouir beaucoup c'est souvent jouir mal et la jouissance n'est pas sans effet sur nous, sur notre psychisme et nos investissements.

La jouissance
Qu'est-ce?
La jouissance est la perception de notre existence: Jouir  de la vie, jouir pour se sentir exister!
Notre identité est instable, parfois fragile. De nous sentir exister nous rassure, car renforce notre identité. C'est tout d'abord dans la satisfaction de nos besoins que nous l'éprouvons. Mais nous sommes incapable de nous contenter que de cela. C'est une jouissance certes, mais toute jouissance est provisoire et partielle (laissons de côté les supposés paradis et nirvana). Si la jouissance accentue notre sentiment d'exister, c'est pas toujours de façon consciente. Parfois on ne s'en rend compte qu'après coup.

La jouissance n'est pas forcément agréable, car c'est une mise en tension du corps. Ce qui est agréable c'est la baisse de tension. Nous soutenons notre sentiment d'exister au moyen de toutes sortes de tensions qui accroissent notre excitation. Nous préférons jouir de façon agréable, mais acceptons des tensions désagréables, par exemple pour bénéficier de leur réduction ensuite, comme moyen artificiel de plaisir. Mais lorsque nous disons : "pince-moi pour me prouver que je ne rêve pas!", bien que déplaisant, nous misons aussi sur la douleur pour exister. La douleur est aussi une jouissance, mais désagréable. Elle renforce notre sentiment d'existence.
C'est la jouissance qui nous dégage de l'ennui et de la tristesse, pas le plaisir. Mais la jouissance n'installe pas une identité, elle ne fait que la souligner provisoirement.

Notre identité dépend essentiellement du sens que nous mettons dans ce que nous faisons de notre vie. Pour les autres animaux, ce sens est d'assurer la pérennité de l'espèce. Pour nous, ce sens est à notre charge individuelle et se construit en fonction de notre éducation, des valeurs transmises, des événements, des sensibilités...
Étant donné ces références, nous devrons faire le tri entre les bonnes et les mauvaises jouissances, puis entre les jouissances satisfaisantes ou pas. Nous devrons apprendre à miser sur la qualité plutôt que sur la quantité, mais ne disposons pas d'un instinct pour faire le tri.
Notre identité s'étaye pendant l'enfance, sur la place que nous occupons par rapport aux autres; ensuite lors de l'adolescence, par les actes dont nous sommes auteurs.

Ainsi, nous pouvons constater qu'en chacun de nous existe un "alien" jouisseur prêt à ce repaître de toute jouissance, si on le laisse agir. À nous de veiller à ne pas le laisser nous dominer : il s'agit davantage de se gouverner que de se maîtriser. Néanmoins nous ne devons pas nous leurrer : cet alien peut prendre un aspect séduisant, convainquant ou discret... et prendre le dessus, si nous n'y prenons garde!
Mais cette nouvelle figure du Diable ne saurait épuiser la question du mal.


Un état qui favorise le mal, connu depuis longtemps, est l'envie. L'envieux soupçonne autrui de profiter d'une jouissance à lui inconnue. Cette jouissance dont il est privé peut susciter la haine, voir la destruction de l'objet qui permet cette jouissance. Ainsi les vases de Soissons cassés pour priver Clovis de pouvoir les rendre à l'évêque. Le soldat destructeur sait que s'il rend ces vases lui-même, il ne bénéficiera pas du même avantage que Clovis. L'envieux n'est pas narcissique, il est consommateur. C'est l'envie qui fait tourner notre société de consommation. L'envieux a besoin d'objets nouveaux qui sont des promesses de jouissances nouvelles ou de plus de jouissances. Il est dépendant des objets qu'il veut posséder.


Le jaloux est jaloux de la place. Il se situe plus par rapport à l'autre que par rapport à l'objet. Plus infantile que l'envieux, il est plus narcissique. La frustration entraîne sa colère ou sa déprime.
Le jaloux veut croire et est sensible aux apparences. Le jaloux a besoin des autres, il recherche des plaisirs relationnels et un renfort identitaire. Passif ou actif, il est dépendant des autres dont il veut la considération. Il veut récupérer une jouissance perdue, celle de la complétude et qu'un autre détiendrait.

Revenons au Mal.
Hannah Arendt a choqué lorsqu'elle a souligné la banalité du mal : le pire, tel l'extermination, le génocide, est l'œuvre d'agents zélés et ignorants et pas uniquement de monstres sadiques ; ils ne s'agit pas de tortionnaires qui jouissent de la souffrance qu'ils infligent, mais d'exécuteurs étrangement consciencieux dans l'accomplissement d'une horreur immédiate qu'ils ignorent. Certains peuvent même être très satisfaits de leur travail "bien fait".

Donc mauvaise nouvelle: sauf à de rares exceptions près, le mal n'est pas pathologique.
Ceci ne signifie pas qu'il soit considéré comme normal! Le mal est à combattre. Mais le mal est d'une présence ordinaire, facile d'accès et souvent facile de réalisation. Chacun de nous peut être tenté d'agir mal, pour des raisons conjoncturelles propres à chacun et pour des raisons structurelles communes pour tous. Dès le plus jeune âge, l'enfant est tenté.

Le mal, comme le bien, est une façon de jouir de l'existence ; certes une mauvaise façon, mais qui a une supériorité sur le bien. En effet, il est connu de tous qu'il est plus aisé de lever des armées pour casser la figure de ceux d'en face, plutôt que pour les aider ; pourtant les risques sont moindres. Alors pourquoi?
Il me semble qu'une explication est que la jouissance la plus accessible est la jouissance du pouvoir. En effet, dans les deux situations il s'agit du pouvoir sur autrui. Comparons.
Si nous aidons quelqu'un, où se situe le pouvoir? Est-ce lui qui détient ce pouvoir sur moi, ou moi qui ait un pouvoir sur lui?
Si je fais du mal à autrui, je suis sûr de ne pas être sous sa domination et ainsi je garde une jouissance pleine et entière. Pour peu qu'on croit être dans son droit, quel plaisir il y a à châtier l'autre! C'est tellement plus pénible de l'aider, car c'est beaucoup moins jouissif. N'en déplaise à Socrate qui affirmait que "commettre l'injustice est pire que la subir", toute l'histoire des hommes va à l'encontre!

Que je serve une cause valable pour moi me permet de me soustraire imaginairement à cette perte, en acceptant de m'asservir volontairement à cette cause. Mais je perds quand même de la jouissance, même si je récupère de la satisfaction d'être en accord avec moi-même. Me soumettre à une cause véritable est contraignant, tandis que si cette cause n'est qu'un prétexte, elle permet la conservation complète de cette jouissance dissimulée, au risque d'être en désaccord avec moi-même.

Mais si je suis soumis à un ordre et si j'ai peur de m'y opposer, je peux aussi par un excès de zèle avoir l'illusion de me soustraire à la contrainte, en m'identifiant à l'ordre lui-même : "c'est la consigne!" Ainsi, sous prétexte de bien faire, je peux ignorer cette soumission à la peur ; ceci à condition d'ignorer ce que je fais vraiment. Ce n'est pas un défaut de penser, mais un refus de penser le sens. Pour cela il faut refouler le savoir : "je ne savais pas!" Refus d'un savoir qui conduirait le sujet à comprendre et devoir en tenir compte pour agir. Il est plus facile d'ignorer que de choisir en connaissance de cause.

Nous savons que l'on peut faire du mal par indifférence à l'égard d'autrui. Nous avons tous rencontré ces blasés, sourds à toute explication sincère qui vous regardent sans vous voir. Ce manque de compassion menace le lien social nécessairement réciproque, qui lie responsabilité et pouvoir. Certes, certains sont de petits sadiques qui jouissent de leur pouvoir de nuisance, mais beaucoup d'autres se situent différemment.
Si nous nous référons à la "dialectique du maître et de l'esclave" de Kant, nous constatons que l'esclave, pour ne pas être réduit à un objet-instrument du maître, doit s'échapper. S'il ne peut se révolter, craignant d'y laisser la vie, il lui faudra exister en interférant avec le travail imposé. Une solution est de se soustraire au travail, mais ce n'est pas sans risque de punition; c'est le jeu "du pas vu, pas pris". Une autre solution est de s'identifier au travail. Mais pour qu'il ne soit pas un simple asservissement, il faut introduire "un plus" à la consigne pour faire émerger son existence. Deux façons de faire se faire exister.
Comme nous l'avons constaté, le saboteur prend un risque, tandis que le zélé se met à l'abri par son bon rapport au pouvoir. Il outrepasse la demande qui lui est adressée, et se dissimule derrière la consigne en tant qu'agent exécutant. Il ne prend pas en compte la cause qu'il sert, car il lui faudrait interpréter et assumer une responsabilité qu'il refuse. Pour cela il écarte le sens de ce qu'il fait et donc ce qui se passe avant ou après. Interpellé, il se défend en prétextant l'ignorance.
Comme nous le savons, cette défense est de mauvaise foi, car chacun doit se donner les moyens de savoir le sens de ce qu'il accomplit, d'autant plus que c'est important et que cela peut éventuellement nuire à autrui. Au procès de Nuremberg, chacun se défendait en arguant de son ignorance et du peu d'importance de son action. De nombreux voisins de camps d'extermination croyaient qu'il s'agissait de fromageries sans se poser les questions qui fâchent.

L'Ignorance:
Il y a longtemps que le bouddhisme affirme qu'il y a trois passions: l'amour, la plus difficile, la haine, la plus puissante et l'ignorance, la plus répandue.
L'ignorance est d'abord un défaut de savoir qui a poussé les occidentaux à vouloir en savoir toujours plus sur tout. Mais comme nous le savons, le savoir vaut en fonction de ce sur quoi il porte et à quoi il sert. Il y a des savoirs utiles, nécessaires, indispensables...
Le savoir répond tout d'abord à la curiosité qui résulte de l'énigme pour chacun de sa propre origine. Il remplace les croyances initiales, les fonde en raison et les stabilise en les transformant. Mais l'acquisition du savoir fait perdre les illusions de la croyance. Le savoir, aussi rigoureux soit-il, ne peut épuiser ce qui est à son origine, car il répond à côté et peut toujours se prolonger sans fin. Cela se constate par exemple, à ce que le savoir ne définit pas son usage : aucune sagesse n'est à attendre dans l'acquisition du savoir. Par contre, le savoir procure du pouvoir.

Nous avons intérêt à distinguer différentes formes du savoir, en particulier celui qui est transmissible et celui qui ne l'est pas. Grosse modo, le savoir transmissible concerne notre relation au monde, celui qui n'est pas transmissible concerne notre relation à nous-même. Or, la pensée n'est efficace que dans notre relation au monde, elle est inopérante dans notre relation à nous-même. Notre pensée est impuissante à nous permettre de nous connaître!

Notre éducation se réfère à notre relation au monde et non à nous-même. Elle nous apprend à différencier le Bien et le Mal, mais c'est une croyance partagée et acceptée parce que nous pensons que les parents détiennent la vérité. Lors qu’à l'adolescence nous découvrons que la vérité est subjective, les lignes de partage du bien et du mal sont remisés en question.
Le Bien n'est plus une référence fixe et claire mais devient un compromis prenant en compte différents interprètes. Le Bien et le Mal, après avoir été une croyance, doit être fondée en raison par le jugement subjectif.
Un nouveau "bien" est à prendre en compte, celui de la relation à soi-même : ce qui est bien pour moi et de mon point de vue. Cela rend nécessaire de combiner le savoir sur le monde et le savoir sur soi-même ; ne pas être dupe du monde, ni être dupe de soi-même. Ne pas être dupe du monde conduit au cynisme, ne pas être dupe de soi-même entraîne une éthique.

Penser résulte d'une "mise à distance" subjective imaginaire et fictive. Mais plus l'émotion est grande, moins la pensée est opérante. Penser c'est établir des liens entre des représentations. Différents liens et différentes sortes de liens. Ces liens n'ont pas d'autre validité que leur référence à un système de pensée, d'une part et aux résultats observables, d'autre part. "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement" est contredit constamment, ne serait-ce que par les bonimenteurs qui nous font "prendre des vessies pour des lanternes".
Quoi qu'il en soit, la pensée ne sert que dans notre adaptation au monde, pas dans notre adaptation à nous-même. Or la question du Bien/Mal ne peut pas se traiter uniquement dans la relation à autrui, une fois l'enfance passée.
Donc, au delà de l'enfance, notre rapport au Bien/Mal ne peut pas s'établir que suite à notre éducation. Nous devons aussi tenir compte de notre expérience propre, accepter de savoir ce que nous savons et accepter de rectifier notre position avec ce que nous apprenons. À chacun de chercher à savoir, surtout en ce qui concerne l'important et ceci, même si ça nous dérange!
La pensée, aussi intelligents que nous soyons, ne préserve pas du mal. Seul le savoir articulé aux valeurs le permet. Ainsi l'expression "en son âme et conscience" signifie : pour autant que je sache et en fonction de mes valeurs.

Ainsi nous déduisons que le mal résulte de valeurs non respectées, qui doivent être communes à la société et donc reconnues par tous et respectées et soutenues par tous. Cela entraîne un coût que chacun doit supporter : L'ignorance ne peut être une excuse valable à l'égard des autres, mais surtout à l'égard de soi-même.
Une autre raison à ne pas référer le Bien/Mal à la pensée, est que ce rapport est de l'ordre de l'acte et de la parole et non de la pensée. Il est stupide de reprocher à quelqu'un ce qu'il pense ; il ne peut être responsable que de ce qu'il fait et dit. Ce reproche relève d'une volonté d'exercer un pouvoir sur autrui. Il est légitime d'aider un enfant à penser pour qu'il dispose de moyens d'adaptation. Penser n'est ni bien ni mal, mais utile.

Ainsi, il incombe à chacun de savoir ce sur quoi il ne doit pas céder. Cela n’empêche pas les compromis, mais devrait éviter les compromissions.

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